Géraud de Maulmont

Châlus de Maulmont

C'est dans le dernier tiers du XIIIe siècle que maître Géraud de Maulmont, clerc des rois Philippe le Hardi puis Philippe le Bel, édifia une série de palais fortifiés en Limousin et Périgord. Cet ambitieux personnage, serviteur du pouvoir royal et prévaricateur
aguerri, finança la réalisation d'au moins six forteresses dont les caractéristiques communes sont manifestes et se distinguent des autres châteaux de son temps. Châlus-Chabrol, Courbefy, Châlus-Maulmont, Bourdeilles doivent lui être attribués mais le château neuf de Châlucet est sans nul doute sa réalisation la plus aboutie et la mieux conservée. Tout concourt à montrer que le château bourguignon de Montfort est l'oeuvre de ce même commanditaire.

 

Maître Géraud de Maulmont, serviteur des capétiens

 

Géraud de Maulniont n'est pas le plus connu des conseillers de Philippe le Bel. Quelques notices seulement lui ont été consacrées par des auteurs du siècle dernier. Ses agissements ont pourtant fortement frappé les esprits et les sources nous le présentent, jusqu'à la fin du Moyen Age, comme l'agent des rois de France en Aquitaine, une sorte d'animal politique vénal et partisan des coups de force, voire comme un sorcier ! Il accumula, au cours d'une carrière bien remplie, de nombreuses seigneuries dans lesquelles il entreprit — même lorsqu'il ne possédait pas l'ensemble des droits châtelains — la construction de résidences fortifiées qui ne manquèrent pas d'impressionner ses contemporains. Pour bien comprendre le château de Châlucet et les autres réalisations de maître Géraud, il nous faut évoquer la stature de ce dernier.

 

Une carrière durable au senice des Capétiens


On ignore quelle formation précise fut dispensée à Géraud de Maulmont, puîné de la famille des Maulmont de la vicomte de Limoges. Son frère aîné, Adémar, chevalier, officiait dans les châteaux des vicomtes de Rochechouart et de ceux de Limoges. Il portait le prénom favori de ces derniers au XIIIème siècle et le lignage, attesté dans plusieurs castra comme Nontron, Montbrun, Bruzac ou Châlus, était implanté dans cette vicomte depuis la première moitié du XIII siècle au moins. Ces Maulmont ne semblaient alors plus guère en relation avec ceux de la vicomte de Yentadour dont ils étaient certainement issus. Adémar, Géraud, Hélie et Bernard, frères, étaient fils d'un Hélie de Maulmont, chevalier, et petit-fils d'un Pierre, aussi chevalier. Géraud de
Maulmont est toujours qualifié de « magister » mais on ignore à quelle formation ce prédicat renvoie. Il n'est jamais qualifié de « juriste » ou de « docteur en droit ».
Son entrée dans l'histoire s'effectue en 1262. A cette date, déjà magister, il servait les intérêts du vicomte de Limoges, Gui VI, et de son épouse, Marguerite de Bourgogne, contre les habitants du Château de Limoges.  Son emprise sur les affaires vicomtales était telle, entre 1263 et 1290, que certains chroniqueurs le qualifiaient de « recteur et gouverneur (lui régnait en la vicomte » . Il fut peut-être à l'origine du projet de mariage entre l'héritière de la vicomte, Marie de Limoges, et Robert, fils de saint Louis, en 1269. L'affaire aurait échoué en raison de l'hostilité des habitants de Limoges à l'encontre du
représentant du roi. Mais Maulmont parvint à les faire entrer dans le rang en 1277 en les privant du soutien du roi d'Angleterre et en leur imposant une convention très dure,
ratifiée par Philippe le Hardi.

Il fut aussi l'un des proches d'Alphonse de Poitiers, qui l'appelait son « vénérable et fidèle clerc » et lui permit d'approcher le milieu de la cour royale. Il semble avoir déjà intégré le parlement du roi en 1272 . C'est à l'occasion de la « guerre de la vicomte » que maître Géraud entra au Conseil du roi Philippe le Hardi. En effet, depuis 1260, les habitants du « Château » de Limoges cherchaient à échapper aux prétentions vicomtales en se plaçant sous la protection du roi d'Angleterre comme duc d'Aquitaine, ce que leur permettait d'ailleurs une clause du traité de Paris (1259). Après une dizaine d'années de guerre civile dévastant les environs de Limoges, le roi Philippe le Hardi se décida enfin à intervenir. Géraud de Maulmont, qui orchestrait la politique vicomtale depuis la mort du vicomte Gui VI en 1263, s'imposait comme le meilleur relais du pouvoir royal. Sa connaissance du contexte local et son influence auprès de la vicomtesse le rendaient précieux. Le roi le nomma — avec son frère Hélie — commissaire chargé d'arbitrer le contentieux. Après la liquidation de cette mission, Géraud fut employé par Philippe le Hardi, puis Philippe le Bel, à de multiples affaires. Il fit partie du groupe des conseillers du roi — les fameux « légistes » — et fut envoyé en mission à Rome, à Bayonne, en Normandie et en Rouergue. Dans une ordonnance royale de 1296/99 concernant le parlement de Paris nos Gueiraut de Maumont » figure parmi les conseillers clercs. Une enquête menée en 1502 dans la vicomte de Limoges peipétiiait son soinenir en le désignant « lieutenant de Roy et secrétaire en la duché de Guyenne pour le dit seigneur ». Sa connaissance du droit ne l'avait jamais dissuadé d'user de la voie de fait. Il chevauchait volontiers à la tête d'une troupe pour s'imposer par les armes. Un chroniqueur de Limoges nous le décrivait, vers 1320, comme un « clerc d'origine chevaleresque ». Il mena l'ost contre les habitants de Limoges, contre le vicomte de Rochechouart, mais aussi contre les gens d'église, chanoines de Brantôme, abbé d'Uzerche ou évêque de Limoges. Il n'hésita pas à braver les injonctions épiscopales voire pontificales et l'excommunication ne le bridait pas. Sûr de son droit et serviteur de son roi, il conduisit ses opérations en force, préfigurant un Guillaume de Nogaret. D'ailleurs un autre chroniqueur du XIV siècle, continuateur de Bernard Itier, le traita de « persécuteur de l'Église » et « ennemi de Saint-Martial ». Des documents du XV siècle se souvenaient encore des exactions menées par ce « ginnt et puissant tyran ».

 

(Source - Châlucet et les châteaux de Maître Géraud de Maulmont In: Bulletin Monumental. Tome 159 N°2, année 2001. pp. 113-141).

Enrichissement et accumulation de patrimoine

 

Géraud de Maulmont put, tout au long de sa carrière, accumuler les gratifications. Ses sources de revenus apparaissent très variées. À sa mort, en 1299, son patrimoine s'avérait impressionnant et illustre parfaitement les conclusions de Jean Favier sur l'enrichissement des légistes. Un procès de la fin du XV siècle évoquait la vénalité de maître Géraud « qui prenoit à dextre et à senestre ». Les revenus de maître Géraud de Maulmont ne nous  sont, bien sûr, qu'en partie connus. Leur évocation suffit à révéler la manifeste opulence financière du personnage. Il percevait, en effet, des prébendes comme chanoine du Puy (dès 1262), de Lyon (à partir de 1279), de Limoges, comme chanoine et chantre de Bourges (à partir de 1287) et comme abbé du chapitre collégial du Dorât (à partir de 1292). Le pape Nicolas IV, avec lequel il avait pourtant été en conflit au point d'être excommunié, en fit son chapelain en 1289.
Clerc du parlement, il était rémunéré pour sa participation aux séances. De plus, Marcellin Boudet a fait
remarquer la fréquence des arrêts du parlement impliquant maître Géraud et les procès ciu'il gagnait lui valaient des gratifications. Ainsi, en 1269, Boson de Bourdeille fut condamné à verser 400 livres tournois de dommages pour le meurtre d'Adémar de Maulmont. De même, en 1275, lors de la « guerre de la vicomte », le parlement condamna le roi d'Angleterre à une amende de 22 613 livres tournois pour les dégâts causés à Aixe : maître Géraud — probablement artisan de l'arrêt — se fit promettre le versement du tiers par les habitants de cette ville, ce qui représente une substantielle prise de participation ! Deux années plus tard, le parlement condamnait les bourgeois de Limoges à verser une amende de 10 000 livres à la vicomtesse et à son conseiller. Le vicomte de Rochechouart lui assignait une rente de 80 livres à partir de 1269. Le comte d'Artois lui versait annuellement 300 livres de rente sur le péage de Bapaume. Le duc de Bourgogne, qu'il présentait comme « son seigneur », lui donna très certainement le château de Montfort dont Maulmont se titra après 1292.

 

Vers 1280, en mariant sa petite-nièce à l'héritier du vicomte de Thiers, dont il était manifestement le
créancier, maître Géraud parvint à se faire nommer administrateur de leurs biens. Il tarda cependant à restituer à ses pupilles, devenus majeurs, l'ensemble de l'héritage ce qui occasionna des recours en appel, des séquestres et des enquêtes à partir de 1291. Géraud de Maulmont accumula en quelques années un patrimoine important. Son frère aîné, Adémar, était officier des vicomtes de Limoges et ne semblait pas possesseur d'une châtellenie en propre. Lui en revanche parvint à se faire céder dans le dernier tiers du XIIIe siècle, par donation mais peut-être aussi en engagement à pacte de rachat, un grand nombre de fiefs parmi lesquels des châtellenies importantes. Son testament, malheureusement incomplet et de seconde main, nous fournit une liste de ses possessions, telles qu'il les transmit à ses neveux : à Hélie junior, doyen de Saint-Yrieix, il léguait les bourgs et châteaux de Châlucet haut et bas, de Solignac, du Vigen, de Montfort-en-Auxois, de Mimato, de Bairis, de S. Fidèle. À Guillaume, son autre neveu, il cédait Châlus bas — plus tard appelé Maulmont — Bourdeilles — en partie — et ce qu'il avait acquis du seigneur de (la) Roche ; à Pierre, petit-neveu, il transportait les bourgs des châteaux de
Châlus-Chabrol, de Courbefy, de Bré el d'Aixe. Ses petites-nièces Agnès et Comtoria, mariées respectivement aux seigneurs de Thiers et de Montbron, ne semblent pas avoir obtenu de biens. Cette analyse insatisfaisante du testament de 1299 n'évoque pas les droits du défunt sur Saint-Pardoux-la-Rivière, pas plus que sur l'hôtel de Maulmont dans la Cité de Limoges, lequel fut pourtant
revendu par l'un de ses héritiers en 1308. D'autre part, les châteaux de Thiers et de Montguerlhe indûment gérés par le testataire dans les années 1280-90, retournèrent manifestement à leurs légitimes possesseurs. Enfin, on sait que Géraud de Maulmont possédait une résidence parisienne. En 1306, en effet, Enguerran de Marigny se portait acquéreur « d'un certain manoir ou maisons situés au lieu appelé Fossé de Saint-Germain l'Aixerrois » qui avait appartenu à « maistre Girart de Maumont ». Cet hôtel se trouvait entre l'enclos de Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre, dans la rue des Poulies, non loin de l'hôtel d'Alphonse de Poitiers.

 

Un clerc du roi bâtisseur


L'activité de bâtisseur de Géraud de Maulmont est révélée à la fois par la documentation écrite et par
l'examen des châteaux qu'il a possédés. En effet, les sources écrites traduisent la façon dont il  l'implanta dans les châtellenies. Certains, comme le vicomte de Rochechouart, tentèrent de le museler, les autres n'y parvinrent pas. Le cas le plus net reste celui de Bourdeilles pour lequel des procès de la tin du Moyen Age exprimaient encore le désarroi des contemporains face aux méthodes employées par Maulmont. En 1262, lorsque le vicomte de Rochechouart l'investit de plusieurs fonds jouxtant l'enceinte de son castnun, il fut bien spécifié que Géraud de Maulmont pourrait y bâtir ce qu'il lui plaira « sauf des fossés, des tournelles, des tours ou un château ». Celui-ci avait, en effet, mené à terme la constitution d'une importante assiette foncière par le rachat de plusieurs parcelles jointives. Le vicomte prit des précautions — peut-être parce que maître Géraud était déjà connu pour ses opérations immobilières — en impliquant Adémar de Maulmont, chevalier, son frère aîné. Quelques années plus tard, et peu après la mort du frère, les deux hommes se disputèrent ce qui donna lieu à un arrangement par lequel le vicomte évinça Géraud de Maulmont hors du castrum et le dédommagea avec une rente.


Maître Géraud opéra manifestement de la même manière à Châlucet. Entre 1270 et 1280 environ, il
accumula des droits — notamment vicomtaux — sur les deux châteaux, par rachats, par donations ou par captation d'héritage. Il semble avoir récupéré le haut castrum à la suite de la prise du site par les troupes de l'évêque de Limoges vers 1270/72 et une grande partie du bas castriun en 1275. Il s'affranchit assez rapidement de toute tutelle sur ce site, l'abbé de Solignac peinant à faire valoir sa suzeraineté.

A Bourdeilles, en 1283, Géraud de Maulmont se fit concéder les droits de l'abbaye de Brantôme par son
propre frère, Bernard, qu'il avait réussi à placer préalablement à la tête de cet établissement. Cette donation scandalisa les chanoines qui s'opposèrent à leur abbé et en appelèrent au pape. Dans l'accord conclu entre les parties, en 1294, il fut précisé que si Géraud voulait bâtir un « fort » — fortaliciuin
— celui-ci serait rendable à l'abbé. Effectivement, un manoir fut construit dans la portion du aistrum cédée à maître Géraud. Le chantier dut être mené tambour battant, car des témoignages du XV siècle nous apprennent que « maître Girard (...) faisait venir en une nuit plus de pierres et de chaux qu'il n'en employait en un mois ». L'un des témoins affirmait d'ailleurs qu'il « usait de nigiomance ou autre art détendu » et que l'implantation de son « hostel» dans le castrum s'était effectuée au détriment de
plusieurs chevaliers qui furent spoliés et expulsés et dont les maisons furent rasées. Une autre enquête
affirmait encore en 1502 que « anciennement, un nommé maistre Girault de Maumont (...) fit bâtir le château ».
En 1293, Arthur de Bretagne, vicomte de Limoges par sa femme Marie (1291), chercha à évincer le remuant clerc du roi hors de son château d'Aixe, auprès duquel celui-ci possédait également un manoir — manerium seu fortalicium. En raison de l'appui royal, il n'y parvint pas. Les sources de la fin du Moyen Âge, présentaient le manoir de Maulmont, à Aixe, comme un édifice de qualité. Il était, en effet, appelé « chasteau » alors que les autres manoirs du castrum restaient qualifiés de « maisons nobles ».
Lorsqu'il créa le cornent des Dominicaines à Saint- Pardoux-la-Rivière, en 1292, en exécution du testament de la vicomtesse de Limoges, maître Géraud se fit reconnaître la possession de la partie du bourg comportant son « fortalicium », situé près de l'église. Rien ne permet, cependant, d'affirmer qu'il l'ait bâti et les vestiges sont aujourd'hui quasi inexistants. Enfin, on sait qu'il existait dans la Cité de Limoges, près de la cathédrale, une « tour de Maulmont ». Mais là encore, on ignore si elle est due à maître Géraud. Une chronique du XVIème siècle nous affirme qu'il « fist bastir dans la Cité de Lymoges, près le Pallais de l'évêque, une forte tour carrée, qui depuis fust appelée tour de Maumont».

 

À sa mort en 1299, maître Géraud partagea son patrimoine en trois portions. Mais en 1305 mourut son neveu Hélie junior, clerc et conseiller du roi comme lui. L'administration capétienne mit rapidement en oeuvre une procédure « d'échange » à laquelle Guillaume et Pierre, ses héritiers, ne purent se  soustraire. Pour Philippe le Bel, qui multipliait les opérations de refoulement du roi-duc en Aquitaine, la possession des châteaux de maître Géraud apparaissait essentielle. Les héritiers furent sommés d'accepter des châtellenies royales, le premier en Aunis, l'autre en Auvergne ! Le roi voulait mettre la main sur les châteaux limousins et périgourdins de son ancien conseiller : Bourdeilles, Châlus-Chabrol et Maulmont, Châlucet haut et bas, Courbefy, Bré, le fort d'Aixe et Saint-Pardoux. Ces deux derniers, de moindre intérêt, furent finalement restitués aux Maulmont. Montfort, situé près de Montbard en
Bourgogne, loin des possessions aquitaines de maître Géraud, ne leur fut pas réclamé et Guillaume et Pierre en prêtèrent hommage en indivision au duc en 1315.

 

(Source - Châlucet et les châteaux de Maître Géraud de Maulmont In: Bulletin Monumental. Tome 159 N°2, année 2001. pp. 113-141).

Palais médiéval de Chalucet

Tout au long du Moyen Age, les châteaux de Géraud ne manquèrent d'impressionner. Durant la guerre de Cent ans, leur détention permettait le contrôle de la région. Un chroniqueur a pu dire à la tin du XVIème siècle « Challus, Challusset et Corbefy sont les tres clauz, de Lymousi » . Maître Géraud de Maulmont a réalisé une série monumentale hors nonnes en Limousin. Châlucet, à bien des égards, témoigne de l'ambition démesurée de son commanditaire.

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