L'architecture de l'abbaye de Solignac

 

Ce qui reste du clocher-porche ne forme pas un tout homogène et ne se relie qu'imparfaitement à la nef, orientée selon un axe différent. Les ogives du porche indiquent le début du XIIIème siècle : elles ont trois tores entre deux baguettes, celui du milieu plus gros. 
Le palier couvert d'un berceau brisé est surmonté d'une salle supérieure octogone, dont les piles en pan coupé s'articulent aux piédroits de quatre arcs brisés qui portaient jadis une coupole circulaire sur pendentifs.

Dix marches descendent du palier à la nef. La coursière venue des murs latéraux traverse à l'angle droit des piliers mais débouche dans le vide, il ne reste qu'un fragment de corniche contre la paroi. Monté sur une souche préexistante, plus ancienne peut être que la nef même, le clocher paraît n'avoir jamais correspondu à l'ordonnance du vaisseau.

 

Les deux premières travées carrées, de même dimensions, sont voûtées de coupoles hémisphériques en moellons revêtus d'enduit blanc. Sous les pendentifs appareillés, de grands arcs brisés portent leur clef près de la naissance des coupoles. Un cordon chanfreiné limite les piliers qui sont carrés et nus, fortement saillants en avant des murailles.

 

Huit arceaux par travée, des deux côtés supportent une coursière. A la première travée ils retombent alternativement sur des pilastres et des culots, à la seconde, des demi-colonnes remplacent les pilastres sauf aux extrêmités. Pilastres et colonnes partent d'un soubassement qui forme banquette entre les intervalles. Tous ont , ainsi que les culots, un tailloir biseauté coiffant, sauf les pilastres terminaux de chaque travées des chapiteaux ou des corbeaux en granit. Chose assez rare, les motifs se répètent symétriquement au Nord et au Sud.
 

Les chapelles obliques, arrêtées contre des pilastres, ont le même plan que celles du transept et les mêmes colonnes-contreforts, dont les chapiteaux en calcaire, sans tailloir, représentent des masques ou des griffons. Le cordon qui souligne la base des colonnettes se poursuit sur les murs, coupé par la voussure nue des trois fenêtres.

 

La chapelle absidiale, pentagonale extérieurement, a des pilastres terminaux et quatre colonnes. Un cordon mouluré traverse les pans aveugles et relie les trois fenêtres, celle de l'axe limousine est surmontée d'une archivolte à damiers comme à Saint-Léonard.

 

L'arcature haute du chevet repose sur des pilastres aux angles et des colonnettes à chapiteaux sculptés dans les intervalles des pans obliques, sur des pilastres dans des les pans droits. Ses arcs sont alignés sur ceux du croisillon Nord. Son cordon de base est doublé, comme à dernier, un second, du début des pans droits au toit de la chapelle la plus proche. Entre les chapelles, ce deuxième cordon decend au niveau des corniches basses.

 

(Source - Limousin roman / Editions Zodiaque)

Les coupoles de l'abbaye de Solignac

 

Cas unique en Limousin, l'abbaye de Solignac fait partie d'un groupe d'églises à files de coupoles. Solignac s'écarte tout de même par son transept du plan de Cahors et de  Saint-Etienne de Périgueux, mais se rapproche d'Angoulême et de Souillac.

 

La coupole de la croisée est en tous points semblable aux précédents : même forme et même ouverture, même simplicité vigoureuse des arcs et des piliers. Les croisillons, au contraire, introduisent des disparates et ne sont même pas identiques l'un à l'autre, ce qui a donné lieu à beaucoup de commentaires.

 

Le croisillon Sud est nettement plus court, sans doute limité par le voisinage des bâtiments conventuels. Il est couvert d'un berceau plein cintre à cordons chanfreinés. Un arc de décharge brisé embrasse toute la largeur du mur méridional, dont la composition paraît très légèrement plus jeune que dans la nef. Dans le haut, une ample fenêtre, bouchée, s'encadre de colonnettes avec tore et petits chapiteaux sans tailloir. La coursière repose sur quatre arcs plein cintre.


Vers l'Est Une absidiole arrondie est éclairée par une fenêtre limousine à voussure unique. Au-dessus une tribune en berceau plein cintre, avec fenêtre à voussure nue, est accessible par un escalier montant de la coursière.

 

Le croisillon Nord, plus développé, possède une coupole pareille aux autres quant à son implantation, mais de tracé ovoïde et munie d'un oculus au sommet. Ce croisillon a servi indépendamment d'église paroissial aux habitants de Solignac. Au mur de fond la fenêtre limousine est ouverte, les quatre arcs ont leur pilastres et leurs colonnes pourvus de socles sur  un soubassement. La coursière atteint ici le pied des arcs de la coupole car, au mur de l'Ouest, elle se relève en venant de la nef par un plan incliné pour ménager la place d'un portail, dont le seuil domine de sept marches le dallage de l'église.

 

L'absidiole reproduit celle du croisillon Sud mais, du fait de l'extension de la travée vers le Nord, deux petits arcs avec retombée médiane sur culot garnissent le mur à sa gauche, au-dessus d'une ancienne porte en arc brisé.

 

Au lieu d'un berceau s'achevant en cul-de-four, solution la plus fréquente, l'aside est couverte d'une sorte de coupole déformée, appuyée vers l'Ouest sur des pendentifs irréguliers et aplatie contre le revers de l'arc d'entrée. Deux corniches biseautées peu saillantes délimitent sous cette voûte un court étage percé de cinq petites fenêtres en plein cintre dans la courbe du chevet. Ce dispositif pourrait, comme le tracé peu élégant de la couverture, ne pas être d'origine.

 

Le rez-de-chaussée est rythmé par sept arcades. La chapelle d'axe est un peu plus allongée mais également arrondie, sans arcature intérieure, de ses trois fenêtres, seule celle du centre est limousine.

 

Le décor sculpté de l'abbaye de Solignac

 

Les chapiteaux de la première travée de la nef paraissent quelque peu archaïques : en tronc de pyramide sans astragale, ils ont un damier de petites cavités ou de frustes palmettes traitées en méplat, les corbeaux montrent un dé avec croix "à fond de cuve", une tête de félin, une sorte de modillon "à copeaux", deux têtes d'animaux accolées.  Aux chapiteaux des autres travées, parfois refaits, on retrouve des masques aux bras levés, des palmettes, des gueules de monstres tenant des rinceaux, sur les culots, des enroulements de volutes, un chat grimaçant, un magot à grosse tête et membres grêles.

 

Dans le choeur, les chapiteaux, en calcaire, sont d'un style relativement avancé : rangées supperposées de palmettes, griffons saisis au col et à la queue par deux hommes, personnages luttant avec des serpents entrelacés.

 

(Source - Limousin roman / Editions Zodiaque)

Les stalles de l'abbaye de Solignac

 

La période de reconstruction de l'abbaye débute dans la seconde moitié du XVème siècle, moment où l'abbaye, riche et protégée, se dote des magnifiques stalles du choeur, mobilier spectaculaire.

Les stalles se définissent comme étant l'ensemble des compartiments individuels, le plus souvent en bois, que l'on recontre dasn certains édifices religieux, et réservés aux seuls clercs.

 

A l'origine ces compartiments étaient séparés les uns des autres par des parcloses, où chaque religieux devait suivre les offices debout. Cependant, les prières devinrent de plus en plus longues et fréquentes dans la journée, obligeant la création d'un siège mobile muni d'une sellette sur le dessus et placé entre les parcloses. Ces sièges se nomment des miséricordes, ce qui signifie littéralement sièges de merci. En effet, ces derniers permettaient aux religieux de s'appuyer sur la sellette afin de reposer leurs jambes lorsque le siège était relevé, tout en donnant l'apparence d'être debouit. Ordinairement la miséricorde était ornée d'une sculpture.

 

Les superbes stalles en chêne de Solignac ont été réalisées entre 1457 et 1484, lorsque Martial Bony de la Vergne était abbé. Elles présentent un magnifique décor en demi-relief sur l'ensemble de leur composition, avec des représentations tout à fait inopinées sur les miséricordes. Apparaissent aux yeux des visiteurs des figures amusantes, grimaçantes, moqueuses voire licensieuses, propres au registre profane.

 

(Source - Gaëlle Grzelack "Stalles de Solignac")

Abbaye de Solignac

Saint Éloi obtenait en 631 de Dagobert le village de Solemniacum, et y fonda une abbaye. Sa communauté, venus de l’abbaye de Luxeuil dans les Vosges, était sous la règle de St Benoît et par la suite de St Colomban. Cette abbaye échappait à la juridiction de l’évêque, mais était soumise au Roi. Elle comptait déjà du vivant de St Éloi 150 moines, et son premier Abbé fut St Remacle.

 

L’abbaye aurait été brûlée par les Normands au IXème siècle et ses titres disparus. Les moines de Solignac furent sollicités par l’évêque de Bourges, Raoul, pour fonder l’abbaye de Beaulieu. Toutes les possessions de l’abbaye se trouvent au Sud sauf une, la Celle sous Gouzon, canton de Jarnages (Creuse).

La fondation du monastère de Solignac

 

L'abbaye St Pierre du Vigeois fondée par St Yrieix avant 572, s'affilie à Solignac au début du XIe siècle. Sa communauté était à cette époque très importante, une centaine de moines et suivait les règles de St Benoît et celle de St Colomban.

Après une période troublée Solignac retrouve sa ferveur première grâce à l'abbé Sylvius. L'abbaye servi de refuge aux reliques de St Martial durant les troubles du XIIe siècle entre les Plantagenêts et Capétiens. La première moitié du XIIIe s. marque un vaste mouvement insurrectionnel des habitants contre l’Abbé et le monastère. La bourgeoisie marchande devenue riche avait une volonté d’indépendance. Elle voulait construire ses propres fortifications, et ne plus rendre de compte à l’Abbé. Les habitants de Solignac occupèrent l'abbaye, et le vicomte de Limoges dut intervenir en décembre 1241 pour la rendre aux religieux.

 

L’abbaye de Solignac passe durant la guerre de Cent Ans sous le contrôle des Anglais par le traité de Brétigny de 1360. L’abbaye et son mobilier furent vendus en 1791 comme bien national, tandis que les religieux se dispersèrent. Les bâtiments abritèrent successivement une prison pour les prêtres réfractaires, une institution de jeunes filles, et enfin une fabrique de porcelaine, dont l’activité cessa en 1937.

 

L’abbatiale actuelle, dont la nef à file de coupoles est unique en Limousin, a sans doute été construite pour l’essentiel au cours du second quart du XIIe siècle et a fait l’objet de restaurations aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Un parchemin de l’an 817, dont la forme revêt une solennité certaine, est le plus ancien des documents conservés aux archives de la Haute-Vienne. Il est conservé dans le fonds de la prestigieuse abbaye Saint-Pierre de Solignac, fondée en 632 par saint Eloi, orfèvre limousin et conseiller du roi Dagobert.

 

L'empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, à la demande d’Aigulf, abbé de Solignac, confirme les privilèges accordés aux moines par son aïeul Pépin le Bref (avi nostri Pipini regis) et son père Charlemagne (genitoris nostri Caroli bonae memoriae magni imperatoris).

 

L’acte est validé par le monogramme impérial, où se trouvent toutes les lettres de son nom : HLUDOVICUS. L'entaille visible sur le parchemin signale la présence d'un sceau, aujourd'hui disparu.

 

(Source - Archives de Haute-Vienne)

Pour plus d'info ...

Les stalles de Solignac

Rouleaux des morts du neuvième au quinzième siècle, par Léopold Delisle / In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1867, tome 28. pp. 388-397.

Notice historique et descriptive de l'abbaye de Solignac / Abbé Texier  - Ecole Bibliothèque des Chartes

Les peintures romanes de l'abbaye de Solignac

A l'entrée du transept droit, on trouve une  peinture du XVème repésentant saint Christophe.

Cette peinture reprend librement la "légende dorée" du dominicain Jacques de Voragine (XIIIe siècle) à laquelle elle ajoute ce qui semble être le rappel d'un incident et peut-être d'un voeu ainsi que des armoiries de donateurs.

Saint Christophe, de son véritable nom Reprobus (le réprouvé) était originaire du pays de Chanaan où vivaient des géants (entre autres Goliath). Il mesurait, dit-on, 12 coudées soit 4 m ! C'est précisément avec cette taille que la peinture le représente... Résolu à ne servir que le maître le plus puissant, il alla tout d'abord chez un prince. Le château en haut à droite pourrait relater cet épisode.

Mais ce prince avait peur du diable et Reprobus le quitta pour se mettre au service du diable. Au détour d'un chemin, tous deux rencontrèrent une croix et la voyant, le diable prit la fuite.

On aperçoit sous le château un dragon (le diable) qui s'écarte d'un calvaire et que Reprobus, en costume du Moyen-Âge (du règne de Charles VII plus précisément) s'apprête à quitter pour chercher ce Christ capable de faire fuir le diable.

Tout à sa recherche, Reprobus rencontra un ermite du nom de Babylas auquel un corbeau apportait quotidiennement du pain. On voit à gauche un ermite sortir d'une toute petite chapelle surmontée d'une cloche et un oiseau noir. Mais Reprobus avait servi le diable et Babylas lui imposa une pénitence : faire traverser le fleuve aux pélerins en les transportant sur ses larges épaules puisqu'il n'y avait pas de pont.

 

Un jour qu'il transportait un enfant, il faillit se noyer car cet enfant était très lourd : c'était Jésus portant tout le poids du monde. Reprobus devint alors Christophoros "celui qui porte le Christ". La peinture représente Christophe, manteau vert doublé de rouge sur lequel apparaissent deux personnages, un laïc et un religieux. Ses pieds disparaissent dans le fleuve et il s'arque-boute avec difficulté sur un grand bâton mal équarri. Il porte sur ses épaules le Christ, la tête auréolée d'un nimbe, la main droite dressée en signe de bénédiction, le pied gauche dans la main de son porteur.

Après cette aventure, Christophe alla prêcher le christianisme. Il planta en terre son bâton qui se couvrit de palmes et de dattes suscitant la conversion de nombreux spectateurs. Mais le préfet Dagnus le fit jeter en prison. En haut à gauche, on aperçoit un palais de style oriental. Au milieu, s'ouvre une fenêtre munie de barreaux à travers lesquels apparaît un prisonnier.

N'ayant pas renié sa foi, Christophe fut condamné à mort, 400 archers étaient chargés de le transpercer. On en voit un seul sur la peinture face à un homme nu attaché à un poteau. Derrière lui, un personnage barbu coiffé d'une sorte de tiare assiste à la scène. On aperçoit une flèche qui vient de se ficher dans son oeil. En effet, aucune des flèches décochées à Christophe ne l'atteignit et l'une d'elles, s'étant retournée, alla crever un oeil du préfet. Ce que voyant, Christophe présenta lui-même sa tête au bourreau afin que son sang délayé avec de la boue rende la vue à la victime. Devant ce miracle, ce dernier se convertit et avec lui sa famille et de nombreux assistants.

 

En bas de la peinture, on aperçoit un navire, d'un modèle usité aux XIVe et XVe siècles, sans rapport avec la légende. Une vigie guette l'horizon depuis la hune, un passager semble tendre quelque chose à un monstre marin et un autre passager parait bien mal en point. De grands monstres marins infestent l'eau. Au mât est accroché un écu armorié semblable au blason de la famille Bony de La Vergne Toute cette scène illustre vraisemblablement un épisode tragique au cours duquel des navigateurs de cette famille se sont mis sous la protection de saint Christophe.

En bas à gauche, on voit un chevalier revêtu de son armure, épée au côté et mains jointes ayant devant lui un grand casque surmonté d'une plume d'un modèle employé au XVe siècle. Au-dessus de cet orant, un écu porte les armes suivantes : "Écartelé : aux 1 et 4, de gueules à trois annelets d'argent ; aux 2 et 3, de gueules à la face d'argent accompagnée en chef de trois étoiles de même, rangées en fasce" Les armes des 1 et 4 quartiers sont celles des Bony. L'abbé Martial Bony de La Vergne fit sculpter les stalles et est vraisemblablement l'un des donateurs à l'origine de la peinture. Il avait un frère prénommé Christophe. Les autres armes sont sans doute celles d'un deuxième donateur mais elles nous sont encore inconnues.

 

(Source - Association Renaissance de Solignac - Peinture de saint Christophe)

LE ROULEAU DES MORTS DU MONASTERE DE SOLIGNAC EN 1240

Au printemps 1240, I'abbaye de Solignac envoie l'un de ses moines, frère Jean Faugères, faire la tournée des monastères avec lesquels elle entretient des relations pour annoncer le rappel à Dieu de l'abbé Hugues. Sa mission : recueillir des échanges de prières, louanges du défunt... sur un rouleau de parchemin. Au terme d'un véritable marathon de plusieurs mois et de plus de 300 visites, le document retourné à Solignac atteindra près de 17 mètres. Un peu plus de 13, aujourd'hui conservés aux archives départementales, nous sont parvenus.

 

Le premier voyage du frère Jean Faugères

D'avril-mai au 3 août 1240, Jean Faugères rend visite à (au moins) 82 églises ou abbayes entre Midi en fin d'hérésie cathare et Ouest-Atlantique. La première partie du rouleau manque, entre un départ au printemps et le 6 juin, date du passage à l’abbaye Saint-Guilhem-le-Désert près de Lodève (Hérault). Mais de là à Toulouse, notre moine parcourt en deux semaines une région où clergé et barons croisés du nord luttent encore contre l'hérésie cathare. Dans ce contexte, ce passage est-il dû au hasard ou la conséquence d'un choix délibéré du nouvel abbé ? Pour quérir des informations sur la lutte contre l'hérésie ? Assurer les clercs de la "ligne de front" du soutien moral de leurs pairs de Solignac ? Montrer au roi Louis IX, dit Saint-Louis, son suzerain, qu'à Solignac on partage son intérêt pour cette lutte ? A-t-on voulu en tirer un regain de considération, voire de prestige ?

 

Le second voyage du moine bénédictin

Du 1er janvier au 19 juillet 1241, 241 nouvelles églises ou abbayes apparaissent sur le rouleau qui nous est parvenu. Jean Faugères quitte à nouveau l’abbaye en plein hiver pour plus de six mois. Du départ de cette ville en a la présence avérée début mars en Normandie, le rouleau ne donne traces de son passage que sur l’île de Ré et à Notre-Dame d'Evron, dans le diocèse du Mans. Il ira jusqu’à Cologne sur le Rhin en passant par la Belgique et le monastère Notre-Dame de Noyon, où se trouve le tombeau du fondateur de l’abbaye, Saint-Eloi, avant un retour à Solignac par Paris. Le dernier paragraphe identifié du rouleau est rédigé à Étampes le 19 juillet...

LE ROULEAU DES MORTS, DOCUMENT EXCEPTIONNEL

 

Le Rouleau des morts de l'abbaye de Solignac— c'est son nom - est un document exceptionnel. Peu sont parvenus jusqu'à nous dans un tel état. Moins de 200 rouleaux de ce type sont conservés dans toute Europe, beaucoup sont plus fragmentaires. En effet, s'il a atteint 16,80 mètres une fois revenu à Solignac, le rouleau compte encore aujourd'hui 13,10 m, conservés pour l'essentiel aux archives départementales, un fragment se trouvant à la Bibliothèque nationale de France.

 

C'est du parchemin, de la peau de mouton ou de chèvre. Il a été restauré il y a quelques années. Jean Faugères est probablement parti avec un ou deux rectangles de peau  cousus ensemble et on en a ajouté autant que nécessaire au fur et à mesure du périple. Il présente une grande diversité des calligraphies, souvent très soignées. Lors du passage dans un établissement religieux, un paragraphe a été écrit en latin par un clerc instruit - prieur, frère bibliothécaire... Son contenu reprend nom et lieu de l'établissement, formule pieuse à la mémoire de l'abbé, appel à des prières réciproques... montre que le clergé du Moyen Âge est un monde traversé de tensions et conflits où l'irrespect et la contestation ont toute leur place. Exemple glissé au milieu des formules pieuses, savantes ou maladroites, en prose ou en vers : "Je t'en conjure, que les abbés seuls succombent sous tes coups, et épargne les pauvres moines".

 

Sur ce moine filant un train d'enfer pendant plusieurs mois pour remplir sa mission, on est réduit, en l'état de la recherche historique, à des conjectures. Quelles étaient ses origines ? Pour qu'on lui confie une telle mission, Jean Faugères avait probablement déjà montré ses qualités diplomatiques et, plus prosaïquement, de débrouillardise. Il était sans doute instruit. Petite noblesse ? Fils de bourgeois enrichi apportant quelques biens au monastère en prenant la tonsure ? Là encore, hypothèses à vérifier. Il devait être vigoureux, car le rythme qu'il s'impose à certaines périodes (dans le Midi...) est rapide. Il devait être capable de marcher ou de rester en selle durant de longues journées. A-t-il voyagé seul ? Nous n'avons pas d'indication. Il a pu toutefois être accompagné, en partie, sur des routes qui ne restent pas très sures. Peut-être même voyageait-il avec une petite troupe de frères convers, qu'on imagine robuste pour dissuader d'éventuels assaillants. Comment a-t-il voyagé ? Les distances à parcourir entre certaines étapes laissent à penser qu'il a utilisé une monture, et qu'elle devait être robuste. On avancera une mule, plus rapide qu'un âne sur la plupart des parcours accomplis. Certainement pas un cheval, trop coûteuse monture du guerrier du Moyen âge.

Pourquoi ces deux tournées ?

On peut suivre Camille Rivain qui explique que la pratique était courante et contribuait à entretenir les relations entre monastère. Reste qu'elle était réservée le plus souvent à des personnages importants. Certes, I'abbé de Solignac, à la tête d'une fondation monastique datant du Vlle siècle et de vaste domaines, I'est. L'abbaye bénédictine connaît alors une réelle prospérité : ses possessions immédiatement périphériques recouvrent les territoires actuels des communes de Solignac et du Vigen ; elle a aussi plus loin des terres dans la montagne Limousine, autour de Nedde et des côteaux bien exposés plantés de vignes non loin de Perpezac, aujourd'hui en Corrèze. Au siècle précèdent, I'abbaye a servi de refuge aux reliques de saint Martial pendant les troubles du XIIe siècle consécutifs a la rivalité entre Capétiens et Plantagenêts. Des deux côtés, I'abbaye bénéficie des protections des ces deux puissants princes. Mais cette opulence suffit-elle a justifier l'expédition de Jean Faugeres, coûteux périple pour l'époque ?

 

Risquons une hypothèse qui demanderait une étude complète pour être confirmée. Vers 1218-1241, les sources montrent que les habitants de Solignac revendiquent des franchises auprès de leur seigneur l'abbé à l'imitation de ce qui se passe àLimoges. On sait que les habitants de Solignac n'obtiendront pas satisfaction. L`abbé Pierre, successeur de Hugues, Ieur imposera au contraire. un don de joyeux avènement, lors de toute prise de fonction d'un nouvel abbé : I'existence d'une taxe correspondante de 1000 sous - somme importante ! à chaque avènement est avérée en 1246. Toutefois, cette décision aura auparavant provoquer la révolte des habitants de Solignac, qui prennent d'assaut et occupent l'abbaye. Au point que le vicomte de Limoges, Gui VI, est obligé d'intervenir en décembre 1241 pour que l'abbaye soit restituée aux religieux. Ainsi, dans le cadre de ce conflit, la double tournée du moine aurait alors eu pour objectif de rassembler autant de soutiens politiques et spirituels que possible, soutiens matérialisés, dans les centaines de paragraphes du rouleau... Une telle mission aura été confiée a un moine remarquable, en qui la communauté avait toute confiance. . .

 

(Source - article de M Denis Lespiaut paru dans le "Journal de la Haute-Vienne" en septembre 2003)