Cartulaire des consuls de Limoges

Le cartulaire du consulat de Limoges, dont l’original est conservé aux Archives municipales de la ville (ms AA1), est un texte de première importance pour l’histoire de Limoges et de sa langue. En effet, ce registre des consuls de la ville haute (dite « le Château »), constitué de pièces en apparence hétéroclites (textes liturgiques, extraits des Évangiles, miniatures, coutumes de Limoges, serments des consuls et des habitants, décisions consulaires sur toutes les questions de vie commune) s’étendant sur plusieurs siècles (XIIIe-XVIIe) est, dans sa plus grande partie, rédigé en occitan limousin.

 

Tout comme sur le plan de l’histoire de la ville, sur le plan linguistique, ce livre est d’une valeur inestimable. En effet, si la plus grande des documents politiques, juridiques et économiques de l’époque étaient rédigés en occitan, les archives de Limoges ont subi d’énormes pertes depuis le XVIIe siècle. Selon les estimations d’Aubin Leroy, ces disparitions s’élèveraient à plus de 90 % (« Des originaux, vidimus et contrats privés rédigés en majorité entre 1200 et 1400, et inventoriés au XVIe siècle, il ne nous reste rien aujourd’hui, ce qui ajoute à l’importance du cartulaire »). A travers lui, il est possible de connaître la langue parlée, ou du moins écrite à Limoges à la fin de l’époque médiévale, et d’observer son évolution au cours du temps. Du reste, pour qui connaît la langue encore parlée aujourd’hui, la proximité est saisissante.

 

(Source - Jean-Pierre Cavaillé)

Cette page du Cartulaire servait à la prestation de serment solennel par les consuls : ils apposaient leur main sur les images, ce qui peut expliquer l'usure des enluminures.

Le Cartulaire recueille l'ensemble des actes administratifs du Consulat du Château de Limoges (l'administration municipale) . Il est écrit en occitan.

Un livre juratoire en occitan limousin (XIIIe-XVIIe siècle)

 

Parmi les dialectes de la langue d’oc, l’occitan limousin se distingue à la fois par le mythe qui l’entoure, par ses caractères proprement linguistiques et par son histoire.

Ainsi, ce dialecte est considéré par ses locuteurs, et ce jusqu’à l’aube du xxe siècle, comme le plus pur de ceux qui forment la langue occitane, pour deux raisons essentielles. D’une part, les plus anciens textes occitans connus ont été rédigés dans cette langue –  que l’on pense au Boecis, aux poésies de Saint-Martial ou au fragment de l’Évangile de saint Jean. D’autre part, joue en faveur de cette vision idéalisée du limousin l’utilisation par les auteurs catalans du terme lemosin pour désigner l’ensemble de la langue, à la suite de Raimon Vidal, en référence aux célèbres troubadours limousins du xiie siècle, de manière comparable à l’emploi de provençal pour désigner la même réalité chez les auteurs italiens.

 

Par ailleurs, le dialecte limousin occupe une place à part à cause du contact permanent  avec la France d’oïl induit par la position frontière de la province limousine. Cela influe sur la langue elle-même et sur la communauté de certains traits entre le limousin et les dialectes septentrionaux, comme la palatalisation des sons ca et ga. Les caractères propres de ce dialecte, comme la chute des n finaux ou de certaines consonnes intervocaliques, contribuent à sa singularité et à son intérêt pour le linguiste.

 

Enfin, le choix du dialecte limousin comme langue d’administration par les communautés municipales et par les bourgeois de la province, en particulier ceux de Limoges, la concurrence du français royal et le regain d’intérêt pour les textes littéraires après 1850, en particulier à la suite du mouvement félibréen, font de ce dialecte un objet d’étude particulièrement intéressant, notamment pour les textes documentaires longtemps délaissés ou mal exploités.

 

L’histoire de Limoges et la détermination du contexte de la rédaction sont un préalable indispensable à l’édition du cartulaire municipal. Ainsi, la structure bipolaire de la ville, constituée de deux noyaux urbains bien distincts – la Cité de l’évêque et le Château de Saint-Martial – et organisée en deux consulats indépendants, donne-t-elle une importance particulière à la conservation d’un registre municipal comme le manuscrit AA1 des archives municipales. Le récit des origines de Limoges et l’étude des relations entre les grands pouvoirs (Château, Cité, abbaye de Saint-Martial, vicomtes) qui se partagent l’espace urbain limougeaud jusqu’à la Révolution sont autant d’éléments nécessaires à la compréhension des textes et des différents actes consignés dans le cartulaire. Le rappel de la présence anglaise et des relations avec la Couronne de France sur cette terre ravagée par la guerre de Cent Ans complète le panorama historique local.

 

L’étude des institutions propres du Château permet de décrire le consulat, les mécanismes d’élection qui le régissent et les attributions des consuls, comme de saisir la concrétisation dans l’espace de la communauté urbaine, par l’intermédiaire du sceau communal ou de l’hôtel de ville. Les consuls partagent leur pouvoir sur l’espace urbain avec les confréries de charité ou de dévotion et avec les corps de métiers qui apparaissent aussi dans le registre consulaire comme membres actifs de la ville municipale.

 

Le cartulaire du consulat de Limoges est la clé de voûte des sources dont le chercheur dispose pour l’étude du dialecte occitan parlé et écrit à Limoges au Moyen Age et son édition permet de définir les règles qui présideront à l’établissement d’un corpus fiable et exploitable. Le rétablissement du livre juratoire de Limoges parmi ses semblables permet de redonner sa véritable place historique à la pièce principale des archives anciennes de la commune de Limoges.

 

(Source - Le cartulaire du consulat de Limoges - Un livre juratoire en occitan limousin XIIIe au XVIIe siècle / Aubin Leroy)

Il est logique de retrouver saint Martial sur les documents officiels de la cité de Limoges. C'est le cas au XIVème siècle, où son image et celle de sainte Valérie apparaissent dans l'un des quatre feuillets insérés dans le premier des registres consulaires de Limoges.

Il s'agit d'une représentation assez classique du miracle de céphalophorie à l'autel. La martyre Valérie, guidée par un ange, porte contre sa poitrine sa tête coupée. Saint Martial, coiffé de sa mitre, vêté de la chape et de la chasuble, se tient près de l'autel, où l'on voit un calice et une hostie. La scène est complétée par la présence de deux personnages nimbés, tès probablement, Alpinien et Austriclinien. Le cartulaire auquel appartient l'image recueille l'ensemble des actes administratifs du consulat du château de Limoges. Autrement dit, toutes les décisions importantes sont prises sous les auspices de saint Martial et de sainte Valérie. Mieux encore, l'ensemble servait à la prestation du serment solennel des consuls entrant en charge.


On y retrouve ainsi les premiers textes du XIIIème siècle relatifs aux institutions de la ville puis, en copie, les franchises de la fin du XIVème siècle, et enfin la formule du serment que prêtaient les consuls. Plus que l'image de Limoges, Martial, Valérie, et dans une moindre mesure les disciples Alpinien et Austriclinien en sont les guides : leur image prend place au début du registre consulaire de la ville et les consuls y prêtent serment à leur entrée en charge. La dévotion civique associe donc saint Martial à la ville et à son devenir.

(Source - Les saints limousins / JC Masmonteil)

 

Les sources constitutives du corpus limougeaud se caractérisent avant tout par la faiblesse relative de leur nombre, si on les compare aux archives conservées pour des villes qui ont eu une activité municipale moindre que le Château de Limoges.

 

Or, la diversité des textes limougeauds conservés permet de deviner la place presque exclusive réservée à l’occitan dans la rédaction des actes de leur administration quotidienne par les différentes institutions de la ville. La plupart des textes se trouvent aujourd’hui aux archives départementales et, en dehors du cartulaire municipal et des registres consulaires, le dépôt communal ne livre pour sa part que quelques documents d’importance secondaire. Cette faiblesse numérique tient donc aux énormes pertes qu’ont subies depuis le xviiie siècle les archives municipales : sur la base des inventaires anciens conservés, on peut les estimer à plus de 90% des documents. Des originaux, vidimus et contrats privés rédigés en majorité entre 1200 et 1400, et inventoriés au xvie siècle, il ne nous reste rien aujourd’hui, ce qui ajoute à l’importance du cartulaire. Cet intérêt est du reste renforcé par la répartition chronologique des sources : le registre consulaire livre de nombreux textes du xive siècle et, dans une moindre mesure, du XVI e siècle, périodes moins représentées dans le corpus des autres sources limougeaudes où prédominent les documents des XIII e et xve siècles.

 

Comme Alfred Leroux le soulignait déjà en 1907, il est peu probable que l’on découvre aujourd’hui de nouveaux éléments décisifs pour l’étude du dialecte limousin. Les fonds ont été explorés et, si certains restent à classer, aux archives départementales de la Haute-Vienne notamment, on peut faire confiance aux dépouillements et aux investigations des érudits locaux pour nous avoir livré l’essentiel de leurs trésors linguistiques.

 

En revanche, si ces richesses sont identifiées, leur exploitation globale est encore difficile et une connaissance précise de l’occitan limousin reste entravée par des éditions non dénuées de défauts inhérents à leur âge. L’absence d’un programme général d’édition, la diversité des règles adoptées, souvent empiriques et sans réelle cohérence d’un éditeur à l’autre, et l’inégalité des connaissances paléographiques des éditeurs portent préjudice à la qualité et la fiabilité des éditions et entraînent l’impossibilité intellectuelle et matérielle de confronter les textes du corpus entre eux. En outre, rares sont les éditions accompagnées des annexes nécessaires à leur compréhension et à une exploitation efficace. Ces défauts empêchent une véritable étude linguistique des documents d’archives en dialecte limousin.

 

Il faut donc reprendre l’édition des textes en tenant compte des progrès réalisés en la matière et en les dotant des clefs indispensables à leur compréhension et à leur exploitation. De ce point de vue, le chantier le plus urgent, tant par son ampleur que par l’incontestable primauté du document concerné, était la reprise de l’édition du cartulaire du consulat du Château de Limoges. En effet, la diversité, le nombre des textes et l’ampleur de la période couverte par celui-ci permettent d’avoir une vision diachronique de la langue, tant du point de vue du lexique, que de la syntaxe ou de la graphie. Ces caractéristiques en font le document idéal pour tester et définir la méthode et les choix d’édition d’un futur corpus de l’occitan limousin.

 

(Source - Le cartulaire du consulat de Limoges - Un livre juratoire en occitan limousin XIIIe au XVIIe siècle / Aubin Leroy)

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