Le pèlerinage à Compostelle

Pourquoi présenter le pèlerinage à Compostelle dans un site dédié au Limousin ?

Si le sujet est en effet à la mode et que l'on se doit d'y attacher toute rubrique dédiée au Moyen Age, cela ne suffit pas ...

 

L'interêt à présenter une lecture historique de ce pèlerinage est de mettre en exergue ce qu'est un pèlerinage et ce qu'il induit. Le Limousin a connu pendant toute sa pèriode médiévale le développement de sanctuaires renommés où se rendaient des pèlerins locaux et étrangers. Ces sanctuaires rivalisaient d'audace et d'inventions pour faire une bonne promotion de leur saint et récolter le plus de donations. La réputation en effet du saint permettait un développement économique à la fois de l'église qui en avait la garde et à la fois toute la ville qui entourait le sanctuaire. Beaucoup de villes actuelles rendent encore grâce via les ostensions à ces saints créateurs, qui ont permis la croissance urbaine et l'attrait commercial.

 

Le sanctuaire est un enjeu de pouvoir. Mais au-delà de cela, la pratique reconnue du pèlerinage à Compostelle soulève beaucoup de questions, quant à une véritable méconnaissance de la réalité historique, une vision très romantique qui date même du XVIème siècle, et une interprétation faussée des textes conservés. Avoir une relecture du Limousin médiéval, par le biais de Compostelle, permet véritablement de montrer à quel point les interractions entre le Limousin et la péninsule hispanique sont nombreuses, et même à quel point les liens entre les grands sanctuaires comme celui de Saint-Martial de Limoges et la cathédrale de Compostelle ont été une réalité.

 

Compostelle : une perception romantique et erronée

La perception trompeuse, à mon avis, du pèlerinage de Compostelle reste la vision romantique que l'on conserve encore aujourd'hui et sur laquelle nombre de médias et d'institutions de promotions touristiques entreprennent des opérations de promotion.

Qui peut se balader en France et visiter une abbaye sans voir quelque plaque relatant la justification de passage de pèlerins en route pour Compostelle ? Montrer aujourd'hui la grandeur d'un sanctuaire en France au Moyen Age semble ne pouvoir passer que par un label "Compostelan".

Le Limousin a, par exemple, hérité de son seul monument classé par l'UNESCO, au titre des Itinéraires Culturels Européens des Chemins de Saint-Jacques, qui est la collégiale de Saint-Léonard de Noblat. La justification en est donnée par une appartenance éventuelle à une route spécifique aux pèlerins se rendant à Compostelle. L'importance du sanctuaire de saint-Léonard au Moyen Age n'a eu aucunement besoin des pèlerins de Compostelle pour sa renommée. Et l'on verra que ces pseudo-voies sont ressorties d'une mauvaise appréciation d'un texte médiéval, et que l'Europe moderne, cherchant à donner une histoire commune à ses pays membres, a utilisé ces routes symboliques pour faciliter sa promotion.

 

Tous les grands sanctuaires au Moyen Age, hormis Jérusalem (et plus généralement la Terre Sainte) et Rome, étaient en compétition pour promouvoir leurs saintes reliques. Les sanctuaires, comme Saint-Martial de Limoges et Rocamadour ont connu des vissicitudes  au cours de leur histoire, suivant des effets de "mode", l'apostolicité de Martial a semble-t-il relancer les dévotions. Au XIIème siècle les sanctuaires dédiés à la Vierge comme Rocamadour et le Puy en Velay ont suscité beaucoup d'intérêt. Dans chaque province, les pouvoirs politiques ont influencé le développement de tel ou tel sanctuaire. A l'exemple du développement du culte de saint Léonard à Noblat favorisé volontairement par l'évêque de Limoges pour faire "conccurence" au culte de saint Martial de l'abbaye trop puissante de Limoges. Cette dernière avait revendiqué l'apostolicité de son saint suite à l'invention (la découverte) des reliques de saint Jean Baptiste à Saint Jean d'Angély qui aurait pû lui porter ombrage.

 

Toute l'approche historique des historiens du XIXème siècle sur le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle est aujourd'hui revue. Malgré cela, nombres d'articles et de commentaires reprennent les clichés romantiques datant ce XIXème siècle et véhiculent des informations erronées.

 

Le contexte historique du Limousin est l'occasion d'éclairer un peu plus les "réalités" de la pratique du pèlerinage. Au regard d'exemples, nous allons illustrer brièvement le fait compostelan.

LE CULTE DE SAINT JACQUES

Pendant longtemps, les historiens ont cherché à justifier le passage de pèlerins en route pour le sanctuaire galicien par la présence du vocable saint Jacques dans une église, une chapelle, un pont, un hôpital, une maladrerie ... c'était bien méconnaître le Moyen Age. Ce qui est étonnant, c'est que cette méthodologie ne se soit appliquée qu'à Saint-Jacques !? D'après la diffusion du culte de saint Martial de Limoges en Espagne par exemple à Pamplune, Burgos et Léon, aurions-nous pu en déduire le passage de pèlerins vers Limoges ? De même, le vocable de l'illustre saint Martin de Tours, si commun en Espagne, ne prouvent en rien un éventuel passage de pèlerins. Enfin, la reconnaissance du culte à Notre Dame de Rocamadour, sanctuaire promut par l'abbaye de Tulle, et que l'on retrouve dans les villes d'Estella, Sanguesa, Burgos, Astorga, Melide ... jusqu'au Portugal, soit dans quasi tous les royaumes du nord de l'Espagne n'en démontre en rien des éventuels chemins empruntés par les pèlerins espagnols vers le sanctuaire de Rocamadour.

Il est évident que les historiens se sont laissés bercer par une approche quelque peu romanesque et essentiellement pour l'épopée compostellane.

 

Un vocable saint Jacques pas si simple

De plus, le vocable de saint Jacques semble assez complexe. L'historienne Denise PERICARD-MEA, lors de ses recherches, a bien montré qu'au Moyen Age le pèlerinage à Saint-Jacques peut porter à confusion du fait des nombreuses reliques de ce saint. Certains pèlerins pouvaient semble-t-il se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques sans aller au sanctuaire galicien.

D'autre part, à l'époque médiévale, l'épître de saint Jacques, texte attribué à saint Jacques le Majeur, a apporté tout le rituel de l'extrême onction, donnant l'image au saint de "passeur des âmes". Saint Jacques était donc reconnu et invoqué pour accompagner les morts dans l'au-delà. Attribuer le vocable à saint Jacques à un hôpital apparaît à cet instant plus clair.

Carte des reliques de saint Jacques au Moyen Age

(Source : Denise Péricard-Méa)

LE PASSAGE DES PELERINS VERS COMPOSTELLE

 

Quand on recherche le témoignage de passage de pèlerins se rendant au sanctuaire galicien, on a longtemps pris comme référence un texte du XIIème malheuresement titré "Guide du pèlerin" alors qu'aucun titre ne lui était attribué. Le peu de diffusion qu'a pu connaître ce texte et le contexte dans lequel il a été rédigé tend à montrer qu'il a eu une fonction bien autre que celui de mener les pèlerins à bon port, mais bel et bien de faire la promotion du sanctuaire de Compostelle, en utilisant en autre la renommée d'autres sanctuaires à la mode à la même époque. Ce texte aurait même pu être une commande d'Alphonse VII qui se voyait reconquérir un royaume beaucoup plus grand et pour cela utiliser la renommée du sanctuaire pour fédérer les grands des royaumes limitrophes dont l'Aquitaine.

 

En première lecture, au XXème siècle, les historiens ont pris ce texte comme une véritable illustration et témoignage de pèlerins, en oubliant  toute sa valeur symbolique, comme on le retrouve le plus souvent dans des textes de la même époque. 

 

Pour ce qui est de la rédaction de véritable guide, on ne les verra apparaître qu'au moment de l'imprimerie ...

 

Les pèlerins au long cours se rendaient donc à Compostelle, non pas par des voies spécifiques, mais par les grands axes communs au commerce et au déplacement des autres voyageurs. Ils bénéficiaient en cela des commodités de l'aménagement de ces voies passagères que cela soit en terme d'hébergements et de protection. Evidemment, il faut revoir aussi ces voyageurs dans un Moyen Age où les gens se déplaçaient, bien loin du cliché de royaumes fermés sur eux-mêmes (sauf bien évidemment en période de conflit militaire ou d'épidémie). Les nombreuses pages de ce site démontrent à quel point dans les domaines artistique, architectural ou intellectuel, les personnes étaient amenés à se déplacer même sur de longues distances.

 

Aujourd'hui, même si les propos doivent être mesurés, il faut revoir la copie de nos historiens du XIXème, XXème siècle et de certains propos tenus encore aujourd'hui ... Les pèlerins ne se regroupaient pas en des lieux propres à eux pour prendre le départ. Les sanctuaires du Puy en Velay, de Vézelay ... n'étaient pas des points uniques et reconnus au départ vers Compostelle, ils étaient avant tout des grands sanctuaires reconnus pour eux-même. Là aussi, les quatre grandes voies en France, reconnues et choisies par l'Europe en 1987, comme Itinéraires Culturels Européens, ont quelque peu déformé une réalité historique bien différente. Ces voies n'ont pas plus connu le passage de pèlerins que d'autres routes. L'exemple du Limousin, à ce niveau, démontre même le contraire. Les pèlerins qui traversaient le Limousin utilisaient l'axe de commerce et de voyage nord/sud la plus réputée Limoges-Toulouse.

 

De plus les noms des voies du pseudo-guide du pèlerin ne se retrouvent en aucun texte médiéval ... Le seul témoignage d'une route nommée Via Lemovicana, cité au cartulaire d’Aureil et dont l’usage est donc bien attesté au XIIème siècle, traverse les prieurés de Saint Martial de Chervix, Pompadour, Yssandon … reliant donc Limoges à Brives.

Buste attribué à saint Jacques le majeur

Abbaye de La Souterraine

LA ROUTE OU LES ROUTES ...  VERS COMPOSTELLE

Quand on parle de chemins de saint Jacques, l'on perd de vu assez souvent la complexité de ces itinéraires qui n'ont pas été pratiqués uniquement par les pèlerins jacquaires. La route véhicule évidemment les commerçants, les militaires en route pour la Reconquête des royaumes chrétiens sur les royaumes maures, mais elle facilite aussi le déplacement de population vers les terres libres et les nouvelles villes qui se créent et qui facilitent l'implantation par le don de droits. Enfin la route permets la circulation des réformes liturgiques (qui s'oppose en Espagne aux coutumes wisigothiques), les influences musicales et poétiques, et les modes architecturales et sculpturales.

 

* La route d'Espagne : route militaire de la Reconquista

A partir du XIIIème siècle la figure de saint Jacques, comme celle d'autres saint, va être liée au mouvement militaire de reconquête organisé par les royaumes chrétiens du nord de l'Espagne. Ces derniers fédèrent les grands seigneurs de l'Occident pour reconquérir les territoires appartenant aux musulmans. Saint Jacques va être communément appelé Matamoros et représenté à cheval en tuant des maures. Dans l'idéal chevaleresque du XVème siècle, cette image va être amplifiée et connaître de nombreuses représentations.

Le Comte de Poitiers Guillaume IX devait se couvrir de gloire au cours de cette campagne, aux batailles de Cutanda le 18 mai 1120 où il devait faire plus de dix mille prisonniers, plusieurs de ces esclaves maures almoravides furent ramenés par lui en Aquitaine. Il est attesté que l’Abbaye de Saint-Martial ait reçu, à cette époque, vingt captifs. De nombreux seigneurs limousins s'engagent dans ces opérations militaires, telle que nous atteste la charte CCXX, qui cite quatre chevaliers du château de Comborn, "milites Combornenses, Ademarus, Doitrannus, Arbertus et Wido de Charreiras", se rendant en Espagne vers l'année 1111, afin d'y combattre les Maures.

 

* La route d'Espagne et la réforme de la liturgie

Si l'ordre de Cluny n'a manifestement pas orchestré le pèlerinage à Compostelle, comme certains historiens nous l'ont laissé croire, il n'en reste pas moins que Cluny a lié beaucoup de relations politiques et religieuses avec le chapitre de la cathédrale de Compostelle. Il s'avère finalement que c'est principalement dans le but de réformer la liturgie, dont l'Ordre s'était investi, que Cluny va s'impliquer. Pendant longtemps, la liturgie mozarabe d'origine wisigothique et ses rituels vont perdurer. La réforme cherchait à établir le rituel romain. L'historienne Adeline RUCQUOI avance que cette réforme de la liturgie hispanique et de ses rites est poussée plutôt par Rome via son légat du Pape Richard cardinal et abbé de Saint Victor de Marseille en conflit avec Cluny.

 

* Route d'Espagne : route de développement religieux

L'implantation des religieux français dans le nord de l'Espagne correspond à une volonté d'expansion territoriale, en quête à un accroissement économique et à une recherche constante de reconnaissance. Au premier chef, l'ordre de Cluny se verra confier de nombreux monastères et les rois chrétiens paieront chaque année à Cluny un pourcentage de leur butin pris lors de la Reconquête, qui permettront à l'ordre la réalisation de leur projets de construction. Les religieux limousins, comme les grandmontains, les abbayes de Tulle et de Saint-Martial de Limoges, semblent eux-aussi bénéficier directement ou indirectement de la reconquête, par le biais de donations ou de nouvelles implantations. Ainsi les abbés de Tulle bénéficient, par leur sanctuaire de Rocamadour, des droits sur le marché et les moulins de la ville d'Estella, accordés en 1201 par Sanche VII roi de Navarre..

 

 

* Une route d'échanges artistiques

Une attention particulière est à porter de plus sur les échanges continus entre la péninsule hispanique et l'Aquitaine. La diffusion des émaux limousins dite Oeuvre de Limoges par exemple, nous donne nombre de cas de vente d'objets liturgiques à des églises espagnoles et révèle une véritable influence des ateliers limousins sur les ateliers d'orfèvrerie des royaumes espagnols. Aujourd'hui encore, si l'on connaît les véritables influences entre les ateliers de Limoges et ceux du monastère royal de Santo Domingo de Silos au sud de Burgos, les historiens n'ont pas défini comment ils se sont orchestrés. Toutes les hypothèses sont encore possibles, avec le déplacement de maîtres émailleurs limousins à Burgos, la fabrication sur place des plaques émaillées ou l'importation de celles-ci des ateliers de Limoges.

Bien entendu, les influences artistiques se feront dans les deux sens, à l'exemple de pièces provenant de trésors maures et ayant connus des rajouts des émailleurs et orfèvres limousins, qui ont pu s'inspirer directement des motifs. De même, la dalmatique d'Ambazac, du trésor de Grandmont, est un autre exemple de provenance de Burgos.

Un autre domaine artistique semble avoir connu l'intérêt même du chapitre de la cathédrale de Compostelle : c'est l'Ecole de Saint-Martial de Limoges. En effet, la renommée des créations musicales de l'abbaye de Limoges a manifestement influencé Compostelle pour la mise en valeur de la liturgie du sanctuaire de saint Jacques. Au cours du XIème et XIIIème, la musique est au coeur de tout ce qui fait la magnificence d'un sanctuaire. Bien avant l'Ecole de Notre Dame de Paris, Compostelle se positionne en héritière des inventions de l'abbaye de Limoges tout en poussant ses propres recherches. Les voyages de l'évêque Gelmirez passant par l'abbaye de Limoges dans les années 1104 laissent penser aux copies de manuscrits musicaux qui ont pu être faites.

 

L'exemple de l'influence artistique entre l'Espagne et le Limousin se perçoit aussi dans les hypothèse soulevée de l'origine des troubadours. D’après Marguerite-Marie IPPOLITO dans « Bernard de Ventadour », « il n’est pas interdit de penser à l’influence de la culture musulmane et de la poésie hispano-mauresque dans le milieu aristocratique aquitain, et notamment en Limousin non plus seulement par l’intermédiaire de Guillaume IX, mais par l’apport direct des esclaves maures. Ainsi peut-on imaginer par exemple que le château de Ventadour est abrité non seulement le troubadour espagnol Guiraut de Cabrera, mais certains de musulmans lettrés. La très riche et très raffinée civilisation arabe pènétra alors dans les terres occitanes, bercée par les chants azahals recueillis à Cordoue par Ibn-Quzman dans son ouvrage le Diwan. Au son du luth, cet instrument typiquement maure que l’on découvrait alors , au rythme de ces mélodies monodiques si proche du versus de Saint Martial, seigneurs et dames, après Guillaume IX et Ebles II, furent impressionnés par ces poèmes contant les amours vrais et secrets des amants de la tribu de Banou’Odrah où l’on pensait que mourir d’amour est une douce et noble chose … »

A l'inverse, ce qui est sûr, ceux sont la venue des troubadours limousins en territoires espagnols, qui iront semer leur art dans les différentes cours des royaumes espagnols, à l'exemple du troubadour Gaulcem Faidit que l'on retouve en Aragon et en Navarre.

 

La route de Compostelle : une d'échanges artistiques

La route d'Espagne est aussi au coeur d'échanges entre les grands centres religieux. On l'a vu par le biais de la diffusion de la musique polyphonique de Saint-Martial, des émaux ou de vêtements liturgiques, mais on peut compléter l'illustration par le transfert et la copie de manuscrits. Peut-être en relation avec une visite de Diego Gelmirez, évêque de Compostelle, à Saint-Martial de Limoges en 1103, le récit de la translation de saint Jacques au sanctuaire Galicien dit de Gembloux est rédigé dans la forme d'une liturgie de Saint Martial. Il sera repris dans les compilations placées sous le patronage du pape Calixte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les musiciens du portail de la gloire

Cathédrale de Compostelle

Les troubadours limousins en Espagne

Codex Calixtinus de la cathédrale de Compostelle

LE PSEUDO-GUIDE DU PELERIN

 

Le pseudo-guide du pèlerin compose le cinquième livre d'un manuscrit plus important nommé le Codex Calixtinus. Les études historiques ont permis de comprendre le pourquoi de la rédaction de ce « Guide » : il n’est rien moins qu’un guide écrit pour tous les seigneurs aquitains conviés (parmi eux, Guillaume de Montpellier), en 1135, au couronnement d’Alphonse VII comme empereur. Ce dernier se voulait l’héritier de Charlemagne et voulait attirer dans sa vassalité tous les seigneurs de la grande Aquitaine : à cette date, Aliénor, héritière de Guillaume X duc d’Aquitaine, n’était pas encore mariée et la Castille pouvait espérer une alliance matrimoniale lui permettant une mainmise sur cette grande principauté. Encore en 1137 ces espoirs étaient permis : Guillaume X, duc d’Aquitaine, part pour Compostelle où il est sûr d’être accueilli (il a des ennuis graves avec quelques uns de ses vassaux). Malheureusement, il y meurt, le Vendredi Saint 9 avril, à 38 ans. Les espérances d’Alphonse VII ont été détruites puisque les chroniqueurs du temps, Geoffroy de Vigeois, Suger, Orderic Vital soulignent qu’avant de partir le duc avait confié sa fille Aliénor au roi de France Louis VI, lui-même agonisant, qui la donna aussitôt à son fils.

 

Vers 1157, au moment de la minorité menacée du jeune Alphonse VIII, la Chronique d’Alphonse VII se fait l’écho de ces espoirs et de ces projets nés aux alentours de 1135  et rappelle la légitimité du jeune héritier. Elle donne une liste de lieux et de personnes ayant assisté au couronnement de 1135 qui avait fait de lui « le chef de l’Empire de tous… semblable à Charlemagne dont il a suivi les faits. Ils furent égaux par la race, identiques par la force des armes ».

 

« Tous les seigneurs de toute la Gascogne et de toutes les régions qui s’étendent jusqu’au Rhône, ainsi que Guillaume de Montpellier, vinrent ensemble trouver le roi, reçurent de lui de l’argent et de l’or, de nombreux cadeaux, divers et précieux, beaucoup de chevaux, se reconnurent comme ses sujets et promirent de lui obéir en toute chose. Et beaucoup de fils de comtes, de ducs et de seigneurs de France, ainsi que des Poitevins en grand nombre vinrent à lui, et reçurent des armes ainsi que d’autres présents en grande quantité. Ainsi les frontières du royaume d’Alphonse, roi de Léon, s’étendirent-elles désormais des rives de l’Océan, c’est-à-dire du rocher de Saint-Jacques, jusqu’au cours du Rhône ».

Cette cartographie coïncide avec celle du dernier Livre du manuscrit qui donne la liste des sanctuaires favoris des seigneurs aquitains en citant néanmoins, en frontière, Orléans, en hommage aux « ducs et seigneurs de France ». Comment ne pas voir que ce schéma se superpose exactement avec les indications du Guide rédigé lui aussi vers ces années 1132-1135 ?

 

(Source - Denise Péricard-Méa)

Proposition des itinéraires relevés de la traversée du Limousin

Alors quelle route les pèlerins limousins empruntaient-ils ?

Aucun témoignage donc ne reprend l'hypothèse de nos historiens ayant milité pour une Voie Lemovencis. Mais la quasi totalité des témoignages de pèlerins partis pour l'Espagne d'une manière générale ou pour le sanctuaire de Compostelle trace un itinéraire qui ne surprend pas : Limoges - Toulouse. Pour le Limousin cet axe bien connu passe par les villes d'Uzerche et de Brive, pour ensuite gagner Cahors. Cet axe nord-sud le plus direct correspond aussi à une grande voie commerciale qui sera nommée plus tard l'Itinéraire de Bruges. Cet itinéraire est d'autant plus validé qu'il correspond à d'autres témoignages croisés de nobles espagnols s'étaient rendus en Limousin. Evidemment, on trouve quelques textes qui laissent supposer que le chemin se rendant à Bordeaux n'était pas négligé. 

 

De même, il semble que la voie maritime ait pu être une alternative pour se rendre à Compostelle. D'une manière générale, cette voie maritime a souvent été sous-estimée et pourtant elle répond aux impératifs de temps, comme le souligne un texte de la collégiale d'Eymoutiers qui ne donne qu'un mois pour se rendre au sanctuaire de Galice. Nous conservons des témoignages de pèlerins traversant le Limousin et prenant le bateau à La Rochelle.

 

Afin de compléter cette perception géographique, n'oublions pas de mentionner que les pèlerins qui traversaient le Limousin pouvaient provenir de plusieurs cités, telles Tours, Poitiers, Orléans, Clermont, Paris ... là aussi, en aucun cas, les pèlerins ne se cantonnaient à un seul itinéraire, ou du moins suivaient-ils les grands axes connus et "équipés".

Etapes de la Reconquista entre le IXème et le XIVème siècle

Les émaux hispano-aquitains du monastère Santo Domingo de Silos, au sud de Burgos

La route d'Espagne : route de pèlerinages

On a souvent restreint la route en direction de l'Espagne aux chemins de Compostelle. D'une part, c'est avant tout une route de commerce historique, comme en témoigne la voie romaine connue entre Bordeaux et Astorga. D'autre part, on ne peut restreindre les pèlerins francs prenant cette route vers l'Espagne aux seuls jacquaires, en effet, au vue des demandes de sauf-conduits par exemple, les historiens ont mis en exergue des destinations de pèlerinage multiples, aussi bien espagnols qu'au départ vers Jérusalem : saint Isidore, Notre Dame de Montserrat, Sainte Eulalie de Barcelone ...

Ces routes en direction des sanctuaires espagnols sont aussi empruntés, à l'inverse, par des pèlerins espagnols en route pour les sanctuaires aquitains et limousins.

Car, en fait, si l'on connaît peu de pèlerins limousins en route pour le sanctuaire galicien, mis à part au XIème siècle où le vicomte de Limoges Aymard II part à Compostelle, on a nombre de témoignages de pèlerins espagnols qui se rendent en dévotion dans les sanctuaires limousins. S'il est à souligner que ces pèlerinages semblent toujours emprunt d'intérêt politique, ils marquent néanmoins la renommée des sanctuaires de ces saints limousins.

 

En 1172 Aliénor d’Aquitaine reçoit fastueusement en l'abbaye de Limoges, pour la Saint Martial, les rois Alphonse II d’Aragon et Sanche VI de Navarre, venus en pèlerins.

 

L'évêque même de Compostelle, Diego Gelmirez se rendant à Rome en l’an 1104, et passant par Auch (où semble-t-il la cathédrale de Compostelle à certaines implantations), puis Toulouse, où la basilique Saint Sernin a été dédicacé dix années auparavant, puis Cahors où sa venue avait été annoncée, puis il gagne le monastère Saint-Pierre d’Uzerche. Arrivé à Limoges, cité de Saint-Martial, « l’accueil surpassa tout ce qu’il avait connu jusque là, de même qu’à Saint-Léonard ». Reparti à Cluny, il s’entretint avec Saint Hugues, puis parvint à Rome le 30 octobre 1104 où il reçoit des mains du pape Pascal II la dignité du Pallium et sa nomination en tant que sous diacre. Ce passage à Limoges est manifestement très révélateur d'une réalité historique des liens qui se tissent entre les grands sanctuaires. L'abbaye de Saint-Martial de Limoges rayonne, à cette époque, de part la renommée de son saint et ses inventions musicales, sa bibliothèque réputée et son architecture. Elle est un lieu incontournable et l'évêque de Compostelle ne manque pas d'y passer. Il est à souligner que le "guide du pèlerin" ne citera pas le sanctuaire de Saint-Martial ...

 

* La route d'Espagne : route de repeuplement

On assiste aussi à une migration d'une population du Limousin et de toute l'Aquitaine vers un repeuplement favorisée sur les territoires libérés au fur et à mesure de la Reconquista. Cette migration, dont témoigne certains recensements et fueros de villes espagnoles dans leur quartier francs, nous donne une idée des échanges qui ont pu s'instaurer entre ces populations déplacées et leur région d'origine. On détermine assez facilement l'origine de ces nouvelles populations, car au Moyen Age, le prénom est souvent accompagné de la ville d'origine de l'immigré. Ainsi dans les villes de Jaca, Logrono, Estella, Burgos, Huesca, Saragosse ... on note de nombreux Jean, Guilhem, Pierre, Elie, Bernard .. de Limoges tout au long du XIIème siècle. Le repeuplement a sûrement joué un rôle sur la diffusion du culte des saints de leur région d'origine qui a pris sa place dans ces nouveaux quartiers. Comme nous l'avons vu saint Martial de Limoges était communément honoré dans les villes de Burgos, Léon et Pamplune. Au delà de ces liens, les implantations de certains religieux limousins en Espagne ont ajouté à cette diffusion des cultes des saints limousins. On retrouvera des implantations de l'Ordre de Grandmont à Estella et des moines de l'abbaye de Tulle près de Burgos (par une donation à leur sanctuaire de Rocamadour).

 

 

* La route d'espagne : route des bâtisseurs

Dans ce domaine aussi l'interprétation et les conclusions des historiens du XIXème siècle sont revues. On a longtemps pensé que le pèlerinage à Compostelle a développé une architecture et des décors sculptés spécifiques dans le but de glorifier le sanctuaire galicien. Certains historiens allant même à soutenir que la construction d'édifices en France, qui ont des caractéristiques similaires à la cathédrale de Compostelle, avaient été commandé par l'évêque de Compostelle même. Aujourd'hui, nous savons que ces édifices français, tels Saint-Martin de Tours, Saint Sernin de Toulouse et Saint-Martial de Limoges étaient des grands sanctuaires indépendants, et leurs constructions étaient toutes antérieures à la cathédrale romane de Compostelle. L'architecture de ces grands édifices répondait avant tout à la liturgie qui officiait pour des pèlerinages importants.

Pour ce qui est du décor sculpté, les historiens de l'art déterminent facilement nombre de similitudes dans le sud-ouest de la France et en Espagne. Il est évident que les bâtisseurs, grands voyageurs, se sont nourris de chantiers proches et d'effets de mode. Les échanges incessants dans beaucoup de domaines artistiques ont multiplié ces similitudes de chaque côté de la frontière des Pyrénées, mais peut-on considérer qu'elles sont le fruit direct du pèlerinage à Compostelle ? N'est ce pas simplement le fait plus large des échanges incessants entre les différents royaumes ?

 

 

 

Les grandes églises de pèlerinage en art roman

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