Manuscrits et enluminures

Quand on visite aujourd'hui une région, on ne voit bien souvent que les monuments encore en élévation et les fouilles archéologiques mises en valeur. D'autres trésors nous sont cachés du fait de leur fragilité même dans les musées. C'est le cas des manuscrits qui pourtant témoignent à la fois de la richesse artistique et du dynamisme intellectuel.

 

Le Limousin a la chance, d'une part d'avoir connu parmi les plus importantes bibliothèques d'Aquitaine au Moyen Age, et d'autre part, d'avoir sauvé plus de 250 manuscrits exceptionnels des scriptoriums de ses abbayes, regroupant une collection de manuscrits de leur propre exécution, de leurs achats ou des dons.

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Au début du XIIIème siècle, on estime, d'après les inventaires, que les soixante-dix moines de Saint-Martial disposaient de près de 450 volumes. Cet ensemble constituait, de très loin, la plus importante bibliothèque monastique du Limousin et de l'Aquitaine. 

 

Aujourd'hui la BNF, Bibliothèque de France à Paris, conserve ce patrimoine unique et exceptionnel, mis en ligne sous une numérisation accessible sur GALLICA.

 

En effet pour la petite histoire, en 1732, les chanoines limousins en proie à de lourdes difficultés financières du fait de leur sécularisation, et  après avoir essayé de vendre leurs manuscrits à Colbert, par l'intermédiaire de Baluze, finirent par les laisser au roi.

 

La Bibliothèque royale acquérait alors, contre la somme de 5 000 livres, 204 ouvrages de la bibliothèque de l'abbaye Saint-Martial qui ont été sauvés lors de la Révolution. D'autres manuscrits sont aujourd'hui conservés à la bibliothèque du Vatican, de Limoges ou d'Oxford par exemple.

 

 

 

Pendant tout le Moyen Age, les livres sont des objets précieux, issus avant tout des ordres religieux. Ce sont des manuscrits sacrés, propres à la liturgie, rares puisque chers et longs à produire. Enfin ce sont des pièces souvent du trésor même d'une abbaye car souvent couverts de reliures précieuses comme nous le voyons pour les plats de reliures en émaux de Limoges.

 

Les nombreux voyages des abbés et évêques en dehors du diocèse de Limoges vont enrichir les échanges de copies de manuscrits. A ce titre par exemple, l'abbaye de Saint-Martial de Limoges noue des liens étroits avec les monastères de Cluny, Moissac, Conques, Saint-Victor de Marseille, Maillezais, Saint-Martin de Tours, Saint-Benoît sur Loire et les cathédrales de Bordeaux, Saintes, Poitiers, Bourges et Autun. Le scriptorium de Saint-Martial comprend des livres parvenant des communautés voisines : de Lesterps, Saint-Léonard de Noblat, Saint-Yrieix, Charroux, Saint-Jean d'Angély, Saintes, Saint-Géraud d'Aurillac, Saint-Pierre d'Uzerche et Saint-Hilaire de Poitiers.

 

Sur le plan artistique, les enlumineurs se nourrissent des influences des manuscrits de style ottonien (entre autres par le biais des clunisiens même si des liens existaient bien avant), de l'art saxon (avant même les Plantagenêts), de l'art byzantin (par les voyages à Rome) et de l'art espagnol (par les liens de commerce et la reconquista militaire).

 

L'évolution des débats lors des conciles peut amener à modifier et remettre au goût du jour les livres liturgiques. L'apostolicité de saint Martial défendue par le chroniqueur Adémar de Chabannes est déclarée au concile de 1031 demande aux moines de gratter et corriger les anciens livres.

 

Les incendies successifs ont détruit nombre de livres précieux, néanmoins reste aujourd'hui le témoignage du fameux scriptorium de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges au travers de ses 450 volumes que l'on compte parmi les chef-d'oeuvres de l'art roman.

 

(Source - "La décoration des manuscrits à Saint-Martial de Lomges et en Limousin) / GABORIT - CHOPIN

Bible du XIIème siècle de la collégiale de Saint-Yriex

La fabrication du livre au moyen-âge

 

Elle se fait grâce au travail de plusieurs personnes. Le parcheminier transforme des peaux de bêtes en une matière appelée parchemin. Le copiste écrit le texte à la plume d’oie sur les feuilles de parchemin. L’enlumineur décore le texte avec des images très simples ou très ornées. Enfin, le relieur rassemble les feuilles et leur donne la forme d’un livre qu’il protège d’une épaisse reliure en bois et en cuir.

 

(Source - La fabrication d'un parchemin Abbaye de Clairavaux)

Un livre sacré, le Livre

 

À l’époque romane, les livres saints constituent le cœur du travail des scriptoria. L’enseignement et la méditation, propres à la culture cléricale et monastique, reposent en effet sur l’étude de l’Ancien et du Nouveau Testaments. La Bible est ainsi le livre le plus copié en Occident, au cours du XIe siècle. Elle offre alors en général un grand format qui peut aller jusqu’à atteindre des dimensions monumentales ; ces formats imposants témoignent à la fois de son usage au sein du rituel liturgique et du statut particulier de ce livre, le Livre.

 

La Bible n’était donc pas, au Moyen Âge, un simple objet d’usage. La religion chrétienne étant une religion du livre, la société médiévale accordait une valeur particulière au livre religieux. Le premier d’entre eux par ordre d’importance, la Bible, le livre des livres, portait témoignage de la promesse du Salut et, en tant que tel était à la fois un objet usuel de la liturgie et un objet sacré participant de cette même liturgie. En d’autres termes, le christianisme ne faisait pas de différence entre la Bible support d’un message et le message qu’il transmettait, entre la forme et le fond : la Bible ne contenait pas seulement l’Evangile, elle était l’Evangile.

 

Une façon de saisir cette importance est d’observer l’iconographie du catalogue. Les représentations du Livre y sont nombreuses, dans les mains des Majestés divines ou dans celles des Evangélistes et des personnages de l’Ancien Testament, par exemple. Objet au caractère sacré, la Bible figure au sein des images sacrées. Il arrivait d’ailleurs qu’une Bible considérée comme ayant appartenu à un saint évangélisateur fut vénérée à la manière d’une relique, au même titre qu’une châsse, et exposée sur l’autel ou conservée dans un reliquaire.

 

(Source - Manuscrits DRAC BNSA Aquitaine.fr)

Speculum Grandismontis - Abbaye de Grandmont

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Sacramentaire de la cathédrale Saint-Etienne de Limoges XIIème siècle

Une étude approfondie de la bibliothèque de Saint-Martial, ainsi que de l'ensemble de la production du scriptorium, a permis de distinguer plusieurs périodes.


Une première époque, allant de la fin du IXème siècle, correspond à la reconstitution de la bibliothèque après les invasions et au développement des études au temps de l'abbé Aimon, décédé en 943. Parmi ces manuscrits figure la Première Bible de Saint-Martial dont l'écriture, sinon sûrement l'enluminure, est de la main d'un Bonebertus, qui a donné son nom à la fin du second volume, dans le système d'abréviations dit "notes tironiennes".

 

Une seconde époque, centrée sur le XIème siècle et dite de "style roman aquitain" pour le décor, fut consécutive à la nécessité de réparer les pertes entraînées par deux incendies, l'un en 953, l'autre entre 974 et 991. Elle correspondit aussi à la volonté manifestée au temps de l'abbé Oldoric (1025-1040) de corriger les anciens ouvrages liturgiques et d'en introduire de nouveaux, pour suivre, voire quelques fois préparer, les décisions des conciles régionaux de 1029 et 1031 tendant à présenter saint Martial comme un apôtre du Christ. Adémar de Chabannes, élevé à l'abbaye de Saint-Martial et neveu du chantre Roger, fit don de ses textes comptant parmi les assez rares manuscrits autographes d'auteurs médiévaux. On y trouve plusieurs ouvrages ayant le caractère d'une documentation écrite et dessinée à son propre usage.

 

La troisième époque du scriptorium, s'annonçant dans la seconde moitié du XIème siècle et se prolongeant au XIIème siècle, suivit l'entrée de l'abbaye Saint-Martial dans la congrégation de Cluny en 1062. Au début de l'abbatiat d'Adémar (1063-1114), le chantre de Cluny vint à l'abbaye pour faire adapter les manuscrits liturgiques existants aux usages clunisiens et en faire copier de nouveaux. L'abbé Adémar s'appliqua aussi à faire réaliser des manuscrits de luxe parmi lesquels les Moralia in Job de Grégoire-le-Grand, dont le tome premier est l'oeuvre de plusieurs mains, mais dont la majeure partie du second et dernier tome est de la main d'un Pierre travaillant sous la direction d'un Arleius. L'abbé Albert (1143-1156) fit exécuter par un copiste, dont le nom pourrait être Guillaume Boarelli, une transciption du De Bello judaico de Flavius Josèphe. Cette période vit aussi la réalisation d'une nouvelle vie de saint Martial, la Vita proxilior du Pseudo-Aurélien, qui est peut être le somptueux manuscrit enluminé que Bernard Itier, bibliothécaire de l'abbaye ayant vécu de 1163 à 1225, attribue au moine Adémar.

 

Postérieurement, la production de manuscrits décorés n'eut plus la même qualité. Mais l'activité de copie ne cessa pas, notamment pour mettre à la disposition des religieux des textes des nouveaux auteurs ecclésiastiques et laïques. Bernard Itier rédigea en plus des nombreuses notes ajoutées à des manuscrits dont il avait la garde, quelques volumes de mélanges liturgiques, alors qu'il était chantre ou bibliothécaire. Il fit également relier avec un manuscrit du XIème siècle une Cosmographia de Bernardus Silvestris, dont le premier feuillet porte une mention rubriquée indiquant que le texte a été copié par Jean Potet, attesté parmi les moines de l'abbaye au début du XIIIème siècle.

 

(Source - Pierre Campagne / Splendeurs de Saint-Martial de Limoges)

 

 

Les Bibles romanes

 

Au XIIe siècle, l’ambition des enlumineurs était d’illustrer l’ensemble de la Bible qui, à l’époque, était souvent composée de plusieurs volumes. Cela est particulièrement vrai s’agissant des Bibles monumentales, au format surdimensionné. Ces Bibles géantes furent produites seulement au cours de l’époque romane et dans l’ensemble des grands centres de production de manuscrits en Occident. Les Bibles romanes contenues dans notre catalogue, parmi lesquelles celle de La Sauve-Majeure constitue un exemple remarquable, témoignent d’une autre particularité des Bibles romanes : l’art d’enluminer les initiales, une des plus intéressantes contributions des peintres à l’art de cette époque.

 

Les évangéliaires et autres textes

 

Un évangéliaire, comme son nom l’indique, contient des extraits des Evangiles. Ceux-ci y sont présentés selon l’ordre de l’année liturgique, à la suite de la table des canons, double page indiquant au lecteur les passages concordants dans les différents Evangiles. L’année liturgique, selon laquelle sont présentés les Evangiles, comprend quatre grands moments que sont l’Avent (célébrant la venue du Christ, des quatre semaines qui précèdent la Nativité à l’Epiphanie), le Cycle pascal, Carême, le Temps pascal (de la semaine sainte à Pentecôte) et deux périodes intermédiaires nommés Temps ordinaires.

 

Outre les Bibles monumentales, suivent en nombre, à l’époque romane, les écrits des Pères de l’Eglise (Augustin, Jérôme, Ambroise et Grégoire) et leurs commentaires et gloses provenant d’auteurs plus ou moins récents, piliers de toute bibliothèque monastique ou canoniale. La tradition des commentaires et des gloses gagne également les Evangiles et la Bible.

 

Enfin, outre ces références aux textes patristiques, les saints apparaissent dans les livres hagiographiques. Dédiés à la vie de tel ou tel saint local et majeur pour l’histoire d’une communauté religieuse (saint fondateur d’une abbaye, saint évêque), ils ancrent justement cette communauté dans l’histoire et légitiment son pouvoir à travers la mémoire de ses origines. Ces livres constituent de véritables placards publicitaires pour lesdites communautés, à l’heure même où se développement les pèlerinages et le culte des reliques. Avec le temps, d’autres types de récits apparaissent en complément de ces Vitae ; compositions nouvelles portant sur des saints anciens ou récents et compilations de récits hagiographiques, à l’instar de la Légende dorée de Jacques de Voragine au XIIIe siècle, selon leur nature, ces récits gagnent le monde laïc et ponctuent notamment les manuscrits de dévotion privée. Par ailleurs, certaines images faisant référence à un événement précis de la vie d’un saint historique ou légendaire sont devenues emblématiques (saint Michel terrassant le dragon, etc.) et ont été privilégiées pour exprimer une idée, pour illustrer un propos développé au fil d’un manuscrit.

 

Les Bibles gothiques

 

Avec le développement des écoles et des universités, les XIIe et XIIIe siècles virent apparaître une nouvelle pratique de la lecture des textes saints. Désormais, l’étude de la Bible et d’autres textes par les maîtres et leurs étudiants, impliquait la production de manuscrits d’étude, aux formats plus modestes. Aussi, les libraires se sont-ils attachés à produire en grandes quantités des Bibles de poche, plus économiques, plus maniables et facilement transportables. Les décors y sont réduits à leur plus simple expression ; par endroits, des lettrines simples ponctuent le récit présenté sur deux colonnes et dans une graphie serrée.

 

La Bible demeure, en revanche, peu présente dans les bibliothèques des laïcs qui ne fréquentent pas l’université. Certes, elles figurent parmi les ouvrages que les grands collectionneurs se doivent de posséder et sont alors richement ornées. Mais, la méconnaissance du latin, langue de la Bible, par une large part de l’aristocratie freine en partie cette diffusion.

Pour y remédier, à partir de la fin du XIIIe siècle, fleurissent des versions traduites de la Bible en langue vulgaire, à destination des lecteurs laïcs. Ces traductions sont complètes ou, plus fréquemment, concernent uniquement certaines parties de la Bible (psaumes, Evangiles, etc.). Ainsi se diffusent de nouveaux livres de dévotion destinés aux laïcs et dont le succès est confirmé par le nombre d’exemplaires de psautiers et de livres d’Heures encore conservés.

 

(Source - Manuscrits DRAC BNSA Aquitaine.fr)

 
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