Ostensions : patrimoine de l'UNESCO

Les Ostensions sont une tradition religieuse et populaire, profondément ancrée dans l’histoire du Limousin. Elles ont lieu à Limoges et dans plus d'une quinzaine de communes environnantes, principalement en Haute-Vienne, mais aussi en Creuse, Charente et dans la Vienne.

 

Les Ostensions sont des cérémonies religieuses  particulières au diocèse de Limoges. La tradition les fait remonter au Xème lors du Mal des Ardents, une épidémie qui toucha la grande Aquitaine en 994, et où lors de grandes célébrations en présence des plus hautes autorités religieuses, on sortit les reliques des saints pour conjurer le mal.

 

Célébrées à l’origine occasionnellement lors d’événements ou circonstances particulières, l’usage s’établit en 1518 de les rendre septennales. Les reliques des saints limousins sont exposées dans les églises à la vénération des fidèles. Des cortèges à la fois religieux et historiques portent solennellement châsses et reliquaires, oeuvres d’art souvent très anciennes, au long des rues pavoisées des cités ostensionnaires. Echelonnées d’avril à juin, elles se tiennent dans les lieux suivants: Limoges, Saint-Victurnien, Javerdat, Saint-Just-Le-Martel, Nexon, Aureil, Aixe-sur-Vienne, Saint-Léonard, Rochechouart, Esse, Le Dorat, Chaptelat, Eymoutiers, Charroux, Abzac, Saint-Yriex-la-Perche, Saint-Junien.

 

Classées depuis 2013 au titre du patrimoine mondial immatériel à l'UNESCO, les Ostensions marquent durablement l'histoire du Limousin.

Les Ostensions au patrimoine de l'UNESCO

 

Comme tous les sept ans dans la région de Limoges, une quinzaine de communes honorent les reliques de leurs saints patrons, leurs crânes, nommés « chefs » en cette circonstance somptuaire.

 

Ces reliques sont habituellement conservées, hors de portée des regards, dans des châsses richement ornées, elles-mêmes nichées dans les murs des églises et protégées par de fortes grilles, parfois enfouies dans de lourds tombeaux de pierre. Elles sont ces années-là « sorties » au grand jour et exposées sur des autels à la vénération de la population pendant les sept semaines qui séparent les fêtes de Pâques de celles de la Pentecôte. Elles sont été ensuite « rentrées » pour sept ans, au terme d’une procession en grande pompe dans la ville ou à travers la campagne du terroir communal. Cette grande procession destinée à clôturer les fêtes constitue aussi, pour les communes concernées, l’occasion de mettre en scène des relations de bon voisinage par le biais des honneurs présentés à leurs saints et conformément à leurs positions hiérarchiques respectives.

 

 

Hommage est rendu aux communes ostensionnaires, de façon unilatérale, par celles qui leur sont symboliquement dépendantes (les communes voisines ne possédant pas de crânes, mais des reliques secondaires). Tandis que les communes ostensionnaires elles-même s'échangent des visites d’hommages réciproques, accompagnées de leurs crânes reliques. Ce réseau de relations cérémonielles entre saints et entre communes structure, autour de Limoges, un espace régional dénommé à cette occasion abusivement Limousin. Pendant une année, tous les sept ans, cette grande sortie des reliques et leur ostension portent chance aux personnes, et prospérité,« bénédiction », aux communautés locales qui, ces jours-là, se donnent la représentation d’une unité idéale.

 

Ces fêtes ont lieu à Limoges, capitale régionale et épiscopale, Saint-Léonard-de-Noblat, Saint-Junien, Saint-Victurnien, Aureil, Nexon, Saint-Yrieix-la-Perche, Aixe-sur-Vienne, Le Dorat, Javerdat, Chaptelat, Saint-Just-le-Martel, Rochechouart, Esse, Abzac et Charroux en Poitou-Charentes. Cet ensemble de communes ne constitue qu’une petite partie du Limousin approximativement située autour de la vallée de la Vienne.  La région Limousin est beaucoup plus vaste.

 

Les fêtes des Ostensions se situent en prolongement d’une tradition aussi vieille que le christianisme, peut-être plus ancienne, selon que l’on considère ou non ce « culte des reliques » et la vénération des restes des héros des sociétés antiques (grecques et latines) comme relevant d’un même ensemble. Peter Brown (1984) signalait voilà déjà une bonne vingtaine d’années l’intérêt qu’il y aurait à réviser l’analyse du christianisme du point de vue particulier du « culte des saints ». Il y aurait en effet beaucoup à gagner à déplacer l’attention, habituellement portée sur le personnage du Christ lui-même (et donc sur les récits fondateurs de la religionchrétienne), vers les rites impliquant le recours aux restes corporels de ces mortstrès particuliers définis comme des saints. La célébration de l’Eucharistie constituele premier de ces rites car les reliques, objets cultuels, substrats matériels de présenceet de puissance saintes, y jouent un rôle fondamental.En premier lieu, elles font partie de l’autel chrétien : ce réceptacle de la présencedivine, meuble mi-convivial mi-funéraire, est en effet constitué d’une tablede pierre dans laquelle vient s’enchâsser l’ossement d’un saint.

 

Le rite chrétien définit la présence divine de deux façons : l’une, selon une conception très abstraite, s’exprime dans l’Eucharistie ; l’autre procède d’une inspiration nettementmoins spiritualiste et prend la forme reliquiale. Dans le premier cas, l’action d’un prêtre est nécessaire afin d’actualiser la présence divine dans le support on ne peut plus quotidien qu’est le pain ; dans le second cas, cette présence est inhérente au support lui-même, par nature exceptionnel, c’est-à-dire le reste corporel d’unmort saint (ou du Christ lui-même). Elle advient une fois pour toutes lors du rite de fabrication de la relique et ne nécessite par la suite aucune médiation pour se manifester. Encore qu’il faille des dévotions pour maintenir la sainteté de la relique, et la proximité du Saint-Sacrement, et donc l’intervention d’un prêtre, pour assurer cette permanence.

 

Le sacrifice chrétien, généralement considéré comme une commémoration,doit bien être effectué sur les restes d’un homme réel, tué au nom du Christ,mort comme lui et à sa suite de manière violente (du moins idéalement), spirituellement proche de Dieu mais de nature non divine. Nature à laquelle les ritesd’Invention des reliques donnent une définition ambiguë, entre humanité etdivinité, bouleversant les frontières spatiales et temporelles qui définissent habituellementles conditions de l’existence. En tant que relique, un saint est considéréprésent aujourd’hui comme autrefois, ici-bas en même temps que dans l’au-delà. La transgression de ces catégories confère au sanctuaire qui héberge unerelique la propriété de localiser de façon permanente une rencontre entre les espaces humain et divin ; au IVe siècle, cette propriété faisait du sanctuaire chrétien,en tant que tombeau d’un saint, « le lieu » par excellence, locus, au point qu’il était parfois désigné par ce seul terme (Brown 1984 : 22).Ce lieu aux qualités très particulières a joué un rôle considérable dans le développementet l’histoire territoriale des sociétés chrétiennes occidentales, de laFrance en particulier (Beaune 1985).

 

Tout comme les « cultes des héros » sur leurs tombeaux ont accompagné en Grèce l’avènement des nouvelles formes territoriales, politiques et sociales de la Cité (comme unité territoriale associant un centre urbain et son environnement rural, et gouvernée selon les premiers principesdémocratiques), les « cultes des saints » sur leurs tombeaux ont accompagné l’institution de nouvelles formes communautaires et politiques apportées par la religion chrétienne. En effet, dès les IIe et IIIe siècles, c’est autour des premiers sanctuaires chrétiens (fondés sur la présence de restes de corps saints) que se sont rapidement développées en France, à proximité des centres urbains mais hors les murs, des « villes hors les villes » sur lesquelles les évêques se sont efforcés de maintenir leur contrôle, de sorte à établir et affirmer leur autorité face à celle des seigneurs.L’autorité épiscopale s’exerçant sur un espace territorial déterminé, les évêques ont par la suite consolidé celle-ci en commanditant l’établissement de communautés monastiques en des lieux stratégiques de leur territoire, le ponctuant de présences saintes susceptibles de contribuer à fixer les populations locales et à en attirer de nouvelles. Car ces communautés monastiques étaient bien entendu rassemblées autour du tombeau d’un saint dont les moines étaient institués les gardiens,ce qui leur conférait la main mise sur tous les commerces (social, religieux,économique) engendrés par ces lieux. Le génie politique des premiers hommes d’Église tenait pour une grande part à cette stratégie qui consistait à asseoir leur autorité sur l’engouement populaire suscité par la présence des restes des corps saints. Autour de ces objets macabres et puissants appropriés collectivement s’est rapidement développée la part populaire de la religion chrétienne, celle qui permet à tout un chacun de protéger sa propre vie et celle de ses proches de la maladie, de retarder cet accès à la vie éternelle promis par la communion avec le corps glorieux du Christ auquel s’emploient les prêtres, mais que le commun des mortels se représente essentiellement comme la fin inévitable. L’expansion territoriale de l’autorité épiscopale ne pouvait que se heurter ici et là aux prérogatives seigneuriales, comme à Limoges, précisément, où de longs siècles de rivalité entre seigneur et évêque – chacun maître de son quartier, chacun possesseur de sa relique – ont dressé la topographie actuelle de la ville.

 

Aujourd’hui, au cours des fêtes ostensionnaires, le parcours effectué à l’intérieurde Limoges par les reliques de son fondateur supposé, saint Martial, leurs allées et venues entre le quartier du Château et celui de la Cathédrale, redessinent tous les sept ans cette rivalité originelle. La prééminence du seigneur au Xe siècle, sa conquête des reliques de saint Martial jusqu’alors sous la garde de l’évêque et la fondation d’un monastère à proximité du château, marquent l’origine historique des fêtes ostensionnaires dans la région. La victoire spectaculaire des reliques de saint Martial sur une épidémie de mal des Ardents en 994, en constitue l’origine légendaire.

 

De la période de la Contre-Réforme et du renouveau chrétien qui s’ensuivit (XVe-XVIe siècles), date la périodicité septennale actuelle de ces célébrations. Au fil de l’histoire, les restes mortuaires des saints ont circulé entre les mains des prétendants au pouvoir, à la manière des bâtons-témoins de nos courses derelais. Témoins de leur vivant de l’Incarnation de Dieu dans la personne duChrist, c’est-à-dire d’un lien très spécifique entre les hommes et Dieu, les saints apparaissent après leur mort, sous la forme de reliques, comme objectivations de la permanence de ce lien. C’est cette propriété qui en fait des outils de légitimation de l’autorité. Fabriquées par les membres des premières communautés chrétiennes, puis « inventées » et « gardées » par les détenteurs de l’autorité ecclésiale, avant d’être conquises par les communautés paroissiales, les reliques ont accompagné de leur présence et de leur puissance les grandes étapes de la formation olitico-religieuse de la France et de l’Europe occidentale.

 

Aujourd’hui, la région de Limoges offre le contexte d’une société démocratique et individualiste, en réalité peu marquée par l’influence de l’Église catholique, davantage imprégnée culturellement (et inégalement) d’un christianisme syncrétique ; la possession des reliques et la direction du culte qui s’y attache, résultent de relations négociées entre le clergé et la population, soit directement (ou par des « comités d’organisation »), soit par confréries interposées. Les cérémonies d’Ostension des reliques des saints patrons y constituent des rites périodiques de refondation, à l’échelle communale et régionale, des communautés locales dont ils sont considérés comme les ancêtres sacrés. Nous verrons de quelle façon ces grandes fêtes réactivent la dimension territoriale de la définition communautaire des groupes concernés ; comment elles confèrent à ces communautés une dimension transcendantale nécessaire à leur légitimité politique en réactivant symboliquement le contact entre leur espace devie et un au-delà originel. Et nous pourrons peut-être comprendre que la conduite des rites de vénération des reliques des saints patrons par les populations, bien loin de constituer aujourd’hui une incongruité pittoresque, manifeste au contraire, de façon très logique, la vitalité politique de cette région et le vif attachement de ses habitants aux valeurs de la démocratie.

 

Il me reste à préciser que la plupart des saints vénérés aujourd’hui dans la région de Limoges ont réellement existé et, pour certains, ont joué un rôle important dans son histoire sous tous ses aspects, non seulement religieux et politique mais aussi économique, social et culturel. Les visites d’hommage que se rendent mutuellement les saints patrons sous forme de reliques à l’occasion des Ostensions, et à travers eux les communautés qui les détiennent, réitèrent les échanges qu’ils ont développés de leur vivant à travers toute la région. Évangélisateurs et fondateurs de communautés religieuses, grands développeurs culturels et économiques, ils apparaissent à travers les récits comme formant, par leurs interrelations, une sorte de société de saints.

 

Au VIe siècle, un grand mouvement érémitique marque profondément l’histoire culturelle des campagnes mérovingiennes; c’est à cette époque qu’arrivent dans la vallée de la Vienne les principaux ermites civilisateurs célébrés aujourd’hui en tant que saints patrons, comme saint Léonard (à Saint-Léonard-de-Noblat), saint Amand et saint Junien (à Saint-Junien) ou saint Victurnien (à Saint-Victurnien). D’autres moines fondent à la même époque de grands monastères : parmi eux, saint Yrieix (Saint-Yrieix-la-Perche) et saint Éloi (né et vénéré à Chaptelat, fondateur de l’abbaye de Solignac). Pour certains d’entre eux, leur histoire est étroitement liée à celle de la formation du royaume franc : saint Léonard entretenait une parenté spirituelle avec le premier roi, Clovis, dont il était le filleul, baptisé comme lui par saintRémi ; saint Éloi exerçait auprès du roi Dagobert des fonctions politiques bien connues.

 

Le XIe siècle marque une deuxième étape dans le développement des ordres religieux et amène, entre autres fondateurs de communautés religieuses aujourd’hui célébrés, saint Gaucher (Aureil), saint Étienne de Muret (Ambazac),saint Israël et saint Théobald (Le Dorat). Le tout premier de ces fondateurs, saint Martial, fait partie des sept évêques envoyés par Rome pour évangéliser la Gaule au IIIe siècle ; il devient le premier évêque de Limoges ; par la suite, le développement du culte de ses reliques aboutira à la première grande Ostension dans cette ville, origine des fêtes actuelles.

 

Aujourd’hui encore, c’est le culte de saint Martial qui fait autorité dans la région, même s’il doit soutenir la concurrence de saint Junien dont les fêtes, particulièrement spectaculaires, mobilisent depuis quelques années les journalistes de la presse locale et depuis peu, nationale. Chacune des quatorze communes ostensionnaires possède son rite propre et d’un endroit à l’autre l’atmosphère de ces journées de fête peut varier considérablement : rien de comparable en effet entre la procession campagnarde de Saint-Victurnien, dirigée vers la source sainte en bordure du village, et l’apparat tout militaire déployé par la ville du Dorat pour recevoir à ses portes les délégations des communes voisines chargées de leurs reliques. De même, à chaque endroit, l’histoire particulière d’un saint et sa légende peuvent servir à marquer le terroir communal de façon singulière. Ces formes esthétiques du rite et ces variations légendaires permettent aux différentes communautés engagées dans ces rituels de se situer d’une part les unes par rapport aux autres, de se positionner d’autre parten fonction des rites les plus prestigieux (Limoges, Saint-Junien, Saint-Léonardde-Noblat, Le Dorat). Néanmoins, les histoires particulières des saints se conforment à un même scénario et les rites réglant la vénération de leurs reliques suivent un schéma commun.Parmi les séquences obligées de ceux-ci, nous verrons qu’il est assez facile de reconnaître les différentes étapes de la fabrication des reliques par les autorités religieuses, à l’époque où l’Église développait son emprise territoriale : l’Invention et la Reconnaissance, la Translation et l’Ostension des reliques .

 

(Source - LES RETROUVAILLES ANACHRONIQUES D'UNE COMMUNAUTÉ AVEC SON FONDATEUR / Saintes reliques et définitions territoriales dans la région de Limoges - Odile Vincent)