Première Bible de Saint-Martial

L'acquisition de la plupart des manuscrits de l'abbaye Saint-Martial de Limoges sous le règne de Louis XV, en 1730, a constitué pour la Bibliothèque royale un apport considérable, en particulier dans les domaines biblique, patristique, hagiographique, liturgique et historique.

 

Parmi cet ensemble, le manuscrit latin 5, dit Première Bible de Saint-Martial de Limoges datable du milieu du Xe siècle, est sans doute le plus célèbre des manuscrits de l'abbaye. Le soin de l'exécution, la beauté et la régularité de son exécution, son décor extraordinaire et déconcertant méritaient bien de retenir l'attention des érudits. Cependant, cette Bible n'est jamais citée qu'avec la plus grande réserve par les historiens de l'art. Sa date probable est en effet si controversée qu'elle varie du IXème siècle au début du Xème siècle. On comprend évidemment que, dans ces conditions, le manuscrit ne soit jamais évoqué qu'avec prudence. Il est pourtant l'un des rares témoins d'un art de transition entre l'âge carolingien et l'âge roman, d'autant plus précieux que les destructions normandes ont, presque partout, provoqué une faille entre ces deux mondes.

 

(Source - La décoration des manuscrits à Saint-Martial de Limoges et en Limousin du IXème au XIIème siècle)

 

Les manuscrits de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges

 

Il est probable que cette grande abbaye, haut lieu de pèlerinage, connue une activité intellectuelle et artistique dès la fin du IXème siècle exceptionnelle. Toutefois, deux incendies survenus au cours du siècle suivant – l'un qui endommagea le monastère, et l'autre, la crypte avec tous les objets précieux qu'elle contenait, dont un certain nombre de manuscrits – expliquent vraisemblablement l'absence d'ouvrages antérieurs à cette époque.

 

Actuellement relié en deux volumes, le latin 5, conçu sur le modèle des grandes Bibles carolingiennes, présente cependant un décor majoritairement aniconique. La thématique ornementale héritée des premières œuvres tourangelles s'anime d'un souffle nouveau. Le corps des initiales se déstructure pour se muer en animaux ou en végétaux fantastiques.

 

 

Puisant largement dans le répertoire de l'Antiquité gréco-romaine, l'artiste n'est pas demeuré insensible aux motifs moyen-orientaux véhiculés par les objets mobiliers et les tissus précieux. Entrée monumentale dans le sanctuaire de la Parole divine, le cadre architectural des tables de canons indiquant les concordances entre les Evangiles, atteste cette brillante assimilation qui marque le passage subtil entre la renaissance carolingienne et l'art roman.

 

 

(Source - Marie-Thérèse Gousset / BnF - Département des manuscrits)

 

Les moines limousins avaient conscience de la valeur de leur bible, puisqu'elle figure en tête des plus anciens inventaires de la bibliothèque et qu'ils consignèrent, dès la fin du Xème siècle, les actes les plus importants concernant leur abbaye, vraisemblablement pour leur conférer plus de solennité. Au début du XIème, un enlumineur fut chargé de refaire une page manquante, mais en copiant fidèlement le style de l'écriture et des lettrines de la Bible. On voit donc qu'elle est, depuis longtemps, l'objet de soins déférents. Dans son état actuel, elle forme deux volumes. Mais, comme le prouvent les signatures des quaterniones, les cahiers ont été mélangés lors de sa reliure ; il en manque d'ailleurs un certain nombre, notamment au début de la première partie.

 

Le parchemin fin et souple, est réglé à la pointe sèche. Le texte est réparti sur deux colonnes et parait bien avoir été copié par un seul scribe. Les titres, en capitales rubriquées, comportent quelques lettres enclavées.

 

L'écriture, ronde et très régulière, a été datée du Xème siècle par le catalogue de Lauer. Elle est en effet très proche de la minuscule caroline. Le copiste a laissé son nom, en notes tironiennes, dans le colophon, et cette signature a été lue Bonebertus ou Bonibertus par les spécialistes. Il faudrait évidemment savoir si le copiste et l'enlumineur sont une seule et même personne. Or, le décor de la première Bible de Saint-Martial soulève quelques grosses difficultés pour la datation du manuscrit.

 

(Source - La décoration des manuscrits à Saint-Martial de Limoges et en Limousin du IXème au XIIème siècle)

 

 

Datation de la première Bible de Saint-Martial de Limoges

 

La première Bible de Saint-Martial de Limoges (Bibl. nat., ms. lat. 5)
reste une pomme de discorde chez les historiens de l'art qui ne s'entendent guère sur l'époque de sa décoration. Mme Gaborit-Chopin vient de régler d'une façon qui semble définitive cette question
pendante. Comme on sait, le décor est uniquement constitué de grandes lettrines placées en tête des principaux livres ; les seules peintures en pleine page sont celles des canons. Or, si l'écriture est datée par les paléographes du Xème siècle, les historiens de l'art
pensent que cette décoration n'est pas antérieure à la seconde moitié du Xème siècle ou même des années 1000. Cette discordance ne paraît guère acceptable pour un manuscrit d'un tel luxe. D'ailleurs Mme Gaborit-Chopin fait remarquer que l'encre qui a servi à la décoration des lettrines est la même que celle du texte. D'autre part, les lettrines s'intègrent si parfaitement qu'il paraît difficile de les dissocier.

 

L'auteur remarque que, dès la seconde moitié du Xème siècle, cette Bible fut copiée dans le scriptorium de Saint-Martial par le dessinateur du Lectionnaire. Or, c'est l'auteur de ce dernier manuscrit qui restaura une page dé la Bible qui avait souffert, en s'ingéniant à copier avec le plus d'exactitude l'oeuvre de Bonebertus qui avait écrit le texte de la Bible. D'autres manuscrits de la seconde moitié du Xème siècle copient la décoration de la Bible en en desséchant complètement le dessin. Ces différentes remarques obligent à dater la Bible d'avant le milieu du Xème siècle. On peut d'autre part la rapprocher d'un texte contenu dans un codex où l'on trouve des lettrines proches de celle de la Bible. Or ce texte appartient à la première moitié du Xème siècle. La Bible doit donc être examinée dans un contexte carolingien ou post-carolingien. Mme Gaborit-Chopin remarque d'ailleurs que les couleurs utilisées sont celles de la première Bible de Charles le Chauve, avec cette nuance que les coûteux rehauts d'or et d'argent ont été remplacés par un jaune clair et des fonds encrés. On s'était jusqu'alors fondé sur le décor de cette Bible pour affirmer qu'il s'agissait d'une oeuvre romane. L'auteur montre par des rapprochements suggestifs que les sources où a puisé l'artiste sont toutes antérieures à cette époque et sont antiques ou carolingiennes.
Ce sont en effet les traits classiques ou antiquisants qui prédominent dans cette oeuvre, si bien que rien n'interdit d'y voir une production carolingienne ou postcarolingienne, du dernier tiers du ixe siècle,
qui fait la transition avec l'art roman.

 

(Source - Danielle Gaborit-Chopin, La première Bible de Saint-Martial de Limoges, dans Cahiers  archéologiques, t. XIX, 1969, p. 83-98, 29 fig.)

La bible est enluminée de grandes lettres en tête de chaque livre et de canons occupant toute la surface des pages. Les thèmes de l'ornementation sont essentiellement végétaux et animaux : feuilles d'acanthe, rinceaux grecques, frises d'animaux combattant, animaux supportant sur leurs reins le poids des colonnes ou la retombée des arcs, rinceaux habités ... L'ornementation est donc bien éloignée des illustrations des bibles tourangelles, des peintures de scènes bibliques alignées en longues bandes horizontales.

 

Au IXème siècle, seules les bibles de Théodulphe et la seconde bible de Charles le Chauve sont, elles aussi, aniconiques, mais l'or, l'argent et le pourpre qui les rehaussent sont tout à fait dans la tradition de cette époque. Au contraire les couleurs de la bible de Saint-Martial diffèrent complètement de la palette carolingienne. Sur le parchemin qui a gardé sa couleur naturelle, éclatent les jaunes vifs, les orangés et les violets, discrètement assourdis par les bruns et les ocres rouges. La couleur dominante est un vert précieux, oscillant du vert d'eau au vert turquoise, éclaboussant de sa lumière les feuillages luxuriants. L'or, l'argent et le pourpre n'apparaissent nulle part.

 

Le décor et les couleurs de ce manuscrit de luxe n'étant pas de ceux des grands manuscrits carolingiens, les spécialistes de l'enluminure l'ont daté de la seconde moitié du Xème siècle et même du début du XIème siècle. L'hypothèse selon laquelle la bible, une fois écrite, n'aurait été décorée que plus tard, aurait évidemment l'avantage de donner raison à tous. Elle est cependant insoutenable : il faudrait d'abord supposer que le manscucrit soit resté inachevé pendant un siècle, ou plus d'un demi-siècle dans le meilleur des cas, ce qui est improbable, du moins pour un manuscrit de prix.

 

D'autre part, la bible est parfaitement mise en page, les grandes lettrines se placent naturellement dans le cadre tracé du texte ; les dessins à la plume et les lettres ont été faits avec la même encre, le même ton de rouge orangé colore les capitales des titres et les lobes des feuilles, et l'on note aucun de ces chevauchements des enluminures et du texte qui trahissent les manuscrits remaniés. Tout tend, au contraire, à prouver que les travaux de copie et d'ornementation ont été menés parallèlement. Et la preuve que Bonebertus fut à la fois copiste et enlumineur nous est donnée par un autre manuscrit provenant de Saint-Martial, un homéliaire, qui s'ouvre sur une grande lettrine où se déroulent des feuilles d'acanthes vertes et brunes, rehaussées d'orange, dues à la même main que celle de la bible ; les cahiers sont signés de la même façon ; le texte a été transcrit par le copiste de la bible.

 

Ces identités entre les deux mansucrits ne peuvent s'expliquer que s'ils sont dus au même auteur, et l'homéliaire nous apporte avec certitude que la grande bible est entièrement de la main de Bonebertus et, étant donné la provenance de deux codices, qu'elle fut bien faite dans le scriptorium de Saint-Martial.

 

(Source - La décoration des manuscrits à Saint-Martial de Limoges et en Limousin du IXème au XIIème siècle)

 

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