Collégiale Saint Yrieix

Au sommet de "l'oppidum d'Attane", aussi dénommé "le fort", la collégiale de Saint-Yriex traduit encore la puissance d'un chapitre de chanoines qui hérita d'un très ancien monastère du Limousin.


Le texte fondateur en est le testament d'Aredius, ou Yriex, qui appuie les récits édifiants de Grégoire de Tours.Aredius, fils de Jocundus et de Pélagie, d'une aristocratique famille de Limoges, aurait été élevé à la cléricature à Trêves, par saint Nizier. À la mort de son père, il se retire avec sa mère sur une de ses terres, où il installe des moines respectant les préceptes des saints Cassien et Basile (références cardinales pour tous les bénédictins), dont ses propres serviteurs et esclaves, et fait construire des oratoires. Mais son influence dépasse les limites du Limousin : il continue à intervenir dans le siècle, «en coureur de reliques», effectuant de nombreux voyages ou «pèlerinages». Sa dévotion se porte vers saint Hilaire (il fréquente Fortunat à Poitiers), saint Maximin de Trêves, saint Julien de Brioude, saint Martin de Tours... Aussi, bien avant sa mort, signe-t-il avec sa mère un testament qui fait l'inventaire des objets précieux enrichissant différents autels. Il donne alors une partie de ses biens à Saint-Martin de Tours, ainsi que le patronage du monastère d'Attane, qui garde la jouissance des autres biens. Réalisée à sa mort en 591 et associée jusqu'à la Révolution à l'exercice du droit de visite, cette affiliation reste exceptionnelle dans le diocèse de Limoges, dont le renom ecclésiastique procède plutôt de chapitres touchés par diverses formes de régularisation.

 

Les événements ultérieurs à la mort d'Aredius (en 591) ont reçu des interprétations qui résistent mal à la critique historique. De faux diplômes de Pépin et Charlemagne sont évoqués pour
expliquer la transformation du monastère en chapitre. L'indication fugitive d'un titre d'abbé au XIème siècle est la source de la mention erronée d'un renouveau monastique, complaisamment recopiée. On a voulu associer aux cultes de saint Yrieix et sainte Pélagie celui d'une certaine Carissime, dont le tombeau de marbre commandé à Narbonne, installé dans la partie nord de l'église, aurait protégé les chasseurs et leurs faucons. Quelques érudits, enfin, lisant entre les lignes les chroniques de Grégoire de Tours, Geoffroy de Vigeois ou Bonaventure de Saint-Amable, ont affirmé que le corps du saint n'avait jamais reposé à Saint-Yrieix.


Retenons quelques faits authentiques et significatifs. C'est en 1060 que le vicomte d'Aubusson restitue définitivement à Saint-Yrieix, et donc à Saint-Martin, le monastère de Moutier-Rozeille, géré par une pieuse dame Carissime : l'acte confirme l'appartenance de l'une et l'autre église à l'ordre canonial. En 1090, à la suite d'une visite de Pierre, doyen de Saint-Martin, les chanoines de Saint-Yrieix renouvèlent leur allégeance, par un acte qui atteste la présence des reliques du saint prêtre. Rappelée en 1185, l'affiliation se solde par le droit accordé au doyen de prendre
place, comme prébende, dans le choeur de la basilique tourangelle, dont les chanoines exercent régulièrement leur droit de visite. Au début du XIIème siècle siècle, des lettres témoignent d'interventions lors d'élections difficiles au doyenné, dont le titulaire obtient en 1221 pour lui et ses successeurs le droit de porter la crosse. Ce bâton pastoral figurera désormais au côté d'une lettre (ou d'un diplôme censé émaner de Charlemagne ?), puis bientôt d'une fleur de lys, dans les armes du chapitre. En effet, des violences et exactions du vicomte de Limoges amènent à solliciter la sauvegarde de Philippe III, puis à signer avec son successeur, en 1307, un acte de pariage. Au-delà de faits ponctuels, l'histoire de l'établissement nous amène à deux constatations. D'une part, le chapitre a une position beaucoup plus inconfortable encore que les autres seigneurs limousins entre Plantagenêt et Capétiens. Vers 1180, Henri II et ses fils guerroient aux alentours. Comment peuvent réagir des chanoines qui dépendent de ce qu'on a coutume d'appeler «une enclave royale» en terre angevine ? D'autre part, le chapitre est puissant. C'est le premier siège du diocèse après Limoges. Les chanoines possèdent les droits de haute et basse justice. Ils sont pour certaines redevances et domaines suzerains du vicomte de Limoges : la «tour de l'abbé», installée au nord-est de l'église, mais aussi l'enceinte du fort, matérialisent ce pouvoir féodal. Ils
disposent de trente-deux prébendes, réduites à douze au début du XVème siècle, sans compter le doyen, le chantre, et le sacristain, qui résident dans le cloître.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix
(1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt
/ Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

Le chapitre de Saint-Yrieix occupe une position inconfortable entre Plantagenêt et Capétiens. Mais il est puissant : c'est le premier siège du diocèse après Limoges. Son importance politique et religieuse est traduite par les vestiges monumentaux.

 

Le contexte historique laisse supposer un projet mûri par le doyen Bernard de Limoges à la personnalité controversée, ainsi que des constructions menées rapidement dans le choeur entre les cérémonies d'élévation de reliques. mais il est évident que l'ensemble a été poursuivi plus avant, jusque dans les premières décennies du XIIIème siècel, et que la chapelle sud du choeur, tout comme l'abside polygonale, relève d'une période plus récente.

 

L'église de Saint-Yrieix, dans le diocèse de Limoges, est aujourd'hui encore un édifice imposant, représentatif d'un « premier gothique provincial » aux références multiples, qui traduit l'ambition de la commande. Le vaste espace, les proportions, le choeur  de plan carré, pourvu d'une voûte gothique bombée à liernes, les piles à faisceaux de demi-colonnes, les coursières de circulation, la sculpture de qualité en calcaire, sont tributaires d'un réseau de relations avec les établissements des régions de
l'Ouest, Pays de Loire et Aquitaine essentiellement. Les traits distinctifs sont également hérités de la maîtrise des architectes limousins de l'époque romane, habitués des grands chantiers.

La puissance de la collégiale de Saint-Yrieix


Elle est attestée par les vestiges monumentaux, mais aussi par d'autres souvenirs : un manuscrit enluminé reste célèbre sous le nom de «Bible de Saint-Yrieix», tandis qu'un recueil de messes et de tropes révèle une activité liturgique et musicale non négligeable, liée également à une culture aquitaine. Elle est associée à la personnalité de doyens bien apparentés qui se comportent en vice-évêques.

 

À la fin du XIème siècle, le chapitre est dirigé par deux membres de la puissante famille voisine de Lastours. En 1114, le doyen Audebert participe à la fondation de Dalon, monastère établi par Giraud de Sales à l'extrémité sud de «l'écharpe» des possessions de Saint-Yrieix, entre Limousin et Périgord, qui sera cistercien un demi-siècle plus tard. Le doyen Gérard devient en 1138 évêque de Limoges : neveu du précédent évêque, Eustorge, oncle de l'évêque de Cahors, son homonyme, ce personnage à l'autorité morale incontestée, qui mourra aveugle et fort riche en 1177, ne manque pas de favoriser, outre les cisterciens de Dalon et d'Obazine, ou les chanoines de Saint-Junien, son ancienne communauté d'Attane. Il épaule son successeur dans l'affaire des sanctions imposées par l'archevêque de Bourges pour des empiètements nuisibles à l'abbaye voisine de Solignac, accompagnés de  violences et vols. Le doyen de Saint-Yrieix est alors Bernard de Limoges, oncle du vicomte et parent de l'archevêque Pierre de la Châtre, que l'on voit mêlé pendant trente ans à des luttes de nature féodale. Administrant la vicomte à la suite de l'évêque lors de la minorité d'Adémar V, il aurait incité Henri II à faire abattre les remparts du «château» de Limoges, ou ville de Saint-Martial, avant de prendre le parti adverse. Son successeur est Girard de la Marche. Le doyen Guy de Clausel, installé malgré deux années de difficultés, pourvu également du titre d'archidiacre de Limoges, installera les dominicains dans la capitale du diocèse, obtiendra de Saint-Martin de Tours la crosse en 1221, et deviendra évêque en 1226.

 

Les événements se précipitent à Saint-Yrieix entre 1178 et 1226, période qui est aussi celle de la reconstruction de la collégiale. Une fois encore, troubles et activité artistique ne sont pas antinomiques : il est vrai que les commandes constituent un témoignage de la volonté de puissance.

 

1178-1185 : une période décisive
La mort de l'évêque Gérard II en 1177 ouvre la même crise de succession que celle de son oncle et prédécesseur en 1137, et le voyage à Rome revêt la même nécessité, en raison de l'opposition du titulaire du duché d'Aquitaine, qu'il s'agisse du Capétien Louis VII ou du Plantagenêt Henri II. On sait quelle importance prenait pour ce dernier la nomination d'évêques fidèles. Or c'est à Saint-Yrieix, le 1er septembre 1178, qu'est divulguée l'élection du Poitevin Sébrand Chabot, effec tuée secrètement quelques mois plus tôt, et si contestée que l'entrée solennelle à Limoges n'aura lieu qu'à l'été 1180. La participation à l'événement du doyen du chapitre arédien ne fait aucun doute, et témoigne de son influence, ainsi que d'une volte-face politique dont les contemporains étaient coutumiers, à commencer par le Plantagenêt lui-même.

 

Quoi qu'il en soit, la fin du décanat de Bernard ne se peut aisément comprendre, même en lisant attentivement Geoffroy de Vigeois, son contemporain. Ainsi, Bernard n'est pas mentionné lors d'une cérémonie dont le récit est d'une importance exceptionnelle : «Le dimanche après les Rogations, le 15 des calendes de juin (le 17 ou 18 mai 1181), l'évêque Sébrand, les abbés Guillaume de Vigeois, Eudes de Brantôme, Etienne de Châtres, le prieur Barthélémy du Chalard et celui de l'Artige élevèrent de son mausolée le corps du bienheureux Yrieix, en vue de la construction des murs de la nouvelle basilique.
Le vicomte Adémar avec une foule d'autres, et les seigneurs de Lastours en même temps, portent selon la coutume le corps de ce (bienheureux) père.» Cette cérémonie, d'un type rarement retenupar les sources de l'histoire religieuse, marque non le début d'un chantier, car les fondations devaient être avancées, et le doyen avait bénéficié d'une longévité et d'une pugnacité permettant de lui attribuer l'entreprise, mais une étape que l'on voulut solenniser, en  l'accompagnant d'une unanimité toute féodale. Ne fêtait-on pas également, en quelque sorte, le repentir de Bernard, qui était parti (ou qui allait partir) en pèlerinage pour expier ses menées, et qui était représenté (ou assisté) à la fois par l'évêque et par son neveu Adémar avec lequel il s'était réconcilié ?


Geoffroy de Vigeois nous raconte ensuite le passage d'Henri II, son intérêt pour la vie du saint, sa dévotion. Le roi est accueilli sans rancune lors d'une éphémère accalmie, quelques mois après l'élévation du corps, quelques mois avant une seconde solennité. En effet, le 21 août 1183, les reliques sont à nouveau installées «en leur ancien lieu», en présence de l'abbé de Vigeois et du prieur du Chalard : les seigneurs de Lastours remettent alors d'autres reliques rapportées de Jérusalem par Bernard, qui était mort pendant le voyage de retour. Il s'agissait d'une cérémonie sans doyen, puisque Girard de la Marche n'est attesté qu'en 1184. Inutile de souligner que ces dates sont précieuses. Mais, comme il n'est pas possible d'imaginer en deux ans la construction d'un vaste monument, il faut essayer de le lire à la lumière de ces perspectives historiques.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix (1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt / Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

 

 

Avant 1178


L'ancienne collégiale devait être d'une certaine importance, ainsi que l'atteste la conservation d'éléments qui constituèrent des contraintes pour le chantier.
À l'ouest de l'édifice, se dresse une tour-porche caractéristique de l'art roman limousin. Cet ouvrage monumental, maintenant quelque peu écrasé par la haute silhouette de la nef qui lui fut jointe, témoigne d'un goût régional. Comme dans d'autres exemples du XIIème siècle, la façade élargie aux dimensions de l'intérieur devient tour carrée, puis beffroi. Ici, alors que le rez-de-chaussée
participe de l'espace de la nef et reproduit une division triple, le premier étage contient une salle indépendante à la fonction énigmatique, parfaitement voûtée d'une coupole en blocage sur base octogonale, très proche des solutions du XIème siècle.

 

Autrement dit, les formes de ce clocher traduisent une étape de l'intégration de la tour-porche occidentale à l'espace intérieur de l'édifice. En raison de cette considération, l'oeuvre (ainsi que son équivalent à Meymac) a parfois été datée de la fin du XIème siècle. Pourtant, l'usage de profils brisés, de tores limousins continus (colonnettes et tores reliés par un petit chapiteau de calcaire sculpté dépourvu de tailloir), de trilobés décoratifs et de baies géminées invite à pencher plutôt pour l'époque d'Audebert ou de son successeur (début XIIème siècle). Peut-on voir dans la tripartition de cette première travée d'entrée un écho de la distribution des volumes de la nef romane ou préromane ? Rien ne permet de l'affirmer. Au contraire, de nombreux édifices du diocèse montrent que l'on bâtissait très souvent ces massifs occidentaux comme des ajouts et des embellissements à des structures architecturales plus anciennes, quitte à ce que l'ouverture d'un nouveau chantier inverse ensuite la chronologie relative de la nef et du porche, comme à Saint-Yrieix et à Meymac.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix (1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt / Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

Photo Jacques MOSSOT

Le transept et la nef de la collégiale de Saint-Yrieix


La construction progressa d'est en ouest, avec quelques modifications du parti architectural. Ainsi, dans les angles des croisillons, les circulations se font à l'intérieur des murs, et non plus en avant. Les coursières, d'ailleurs coupées de celles du choeur, devaient donc être relativement indépendantes du placage des arcatures, qui est intervenu un peu plus tard, comme un rajout purement décoratif. Il faut surtout noter que les voûtes deviennent de plus en plus aplaties, de plus en plus articulées, de plus en plus «françaises», à commencer par la voûte de la croisée (dépourvue de formerets), puis celles des croisillons. Parallèlement, la géométrie à base de grands carrés modulaires est oubliée. Autrement dit, l'inspiration Plantagenêt est progressive, ce qui n'a rien d'étonnant si l'on songe à l'évolution politique de l'Ouest. En général cependant, ce style se poursuit plus avant dans le XIIème siècle. Ne faut-il pas voir ici, plus qu'une volonté délibérée, une adaptation empirique à l'essoufflement du financement, qui commença par empêcher que l'on continuât à employer des artistes venus de loin ?

 

La construction, ou plutôt l'aménagement du transept, s'illustra pourtant par une oeuvre majeure : la façade méridionale. Alors que la tour-porche, à la valeur emblématique, formait verrou du côté de la ville haute occupé surtout par des jardins, l'entrée du croisillon méridional était liée à la ville. C'est un magnifique écran, dont les caractères limousins attestent des facultés de renouvellement d'un décor architectural typiquement régional, qui utilise depuis longtemps les effets des tores répétés autour des baies. Un grand portail central, aux nombreuses
voussures en tiers-point, est encadré par deux archivoltes plus basses qui simulent une tripartition de l'espace et s'appuient sur de nobles visages en guise de consoles. Au-dessus, un ensemble de trois baies aveugles plein cintre, cantonné de deux archivoltes latérales semblables à celles du bas, sert d'écrin au Christ rédempteur réemployé, dont la signification s'enrichit du voisinage de la
chapelle du Sépulcre. Plus haut, un triplet de fenêtres associe au plein cintre l'interprétation gothique de la mouluration limousine (tores amincis et petits chapiteaux à boules et tailloirs prononcés). La superposition des trois niveaux décoratifs, qui ne correspond pas aux divisions intérieures, permet d'effacer visuellement un léger changement d'axe. Une comparaison avec d'autres oeuvres confirme une datation du premier tiers du XIIème siècle. La composition, qui témoigne d'un goût nouveau dans le diocèse pour les écrans ajourés, se retrouve dans les façades occidentale de Saint-Léonard-de-Noblat, Beaulieu ou Arnac.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix (1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt / Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

La reconstruction : le choeur de la collégiale de Saint-Yrieix


La translation de 1181 marque une étape dans la construction du choeur. Effectivement, une grande partie des structures situées à l'est du transept relève de cette époque. Il faut cependant en exclure la chapelle sud, appelée autrefois chapelle du Sépulcre ou chapelle des Trois-Marie, qui appartient au XIIème siècle, et l'abside pentagonale, qui révèle un gothique plus avancé, de goût rayonnant. Datent du dernier quart du XIIème siècel. la grande travée droite, coiffée d'une voûte bombée à liernes, limitée au nord et au sud par une coursière de circulation sur arcatures en plein cintre, la chapelle nord, profonde de deux travées inégales, ainsi qu'une partie du croisillon nord. Mais leur décor architectural et sculpté, leur implantation respective, leur situation par rapport
au clocher en place, leur voûtement postérieur, laissent supposer des  interrogations et des repentirs. A joute à la complexité de la lecture une interprétation variée des voûtes et de leurs rapports avec les supports.

 

Une des singularités de l'architecture de Saint-Yrieix réside en l'aspect cloisonné du plan du choeur. Ainsi, le mur épais séparant travée centrale et chapelle nord ne possède que deux ouver tures hautes, accessibles par la coursière, ne correspondant à rien du côté nord, où elles entament le cordon sculpté prolongeant les tailloirs. Visiblement, les deux volumes sont accolés l'un à
l'autre. Mais dans quel ordre ? Quelques auteurs ont pensé que les particularismes de la chapelle incombaient à son antériorité, car ce mur est presque dans l'alignement du porche. Mais il ne faut pas se laisser abuser par l'aspect «roman» de l'extérieur. Le chevet plat orné d'une baie à tores et ressauts, surmontée d'un très bel oculus polylobé aux redents finement découpés dans un calcaire blond, qui propose un étagement se retrouvant dans le mur gouttereau (à l'est seulement, car la baie occidentale est très nettement associée à une réfection), les petits chapiteaux à crochets-boules qui accompagnent le plein cintre des ouvertures et la sculpture délicate des archivoltes, sont exécutés dans un esprit « 1200» proche des formules cisterciennes, et invitent à ne pas se laisser enfermer dans une opposition entre style roman et style gothique. Si l'alternative qui n'a en général que peu de pertinence, devait être posée, il faudrait souligner d'ores et déjà que les premiers éléments de la nouvelle collégiale introduisent une rupture par rapport à l'architecture et à la sculpture romanes d'une région bien pourvue en églises monumentales, dont la dernière en date est celle des cisterciens d'Obazine (1156-1179). De fait, l'examen des assises supérieures du mur-cloison, qui possède des renforts au-dessus des voûtes latérales, permet d'évoquer tout aussi bien une construction en appentis contre la travée à coursière. D'autre part, on ne peut imaginer qu'il ait pu être conçu sans son vis-à-vis du sud. Or, celui-ci, quoique moins épais (1,30 m contre 1,50 m au nord), ouvert à l'est par une petite baie, indique que dès l'origine on avait opté pour le report de l'axe de l'édifice à 1,50 m environ vers le sud afin de l'élargir.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix (1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt / Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

La sculpture : un atelier saintongeois ?


Pour l'ensemble du décor du choeur, l'absence de références régionales ne paraît pas moins évidente que le lien avec la commande de 1181 : ainsi, Saint-Yrieix possède la seule série de tailloirs sculptés du diocèse de Limoges. Il importe donc de rechercher l'origine des artistes appelés par les chanoines. L'entreprise est d'autant plus malaisée que les motifs sont d'ordre strictement ornemental, et ouvrent un vaste champ de comparaison, qui va des régions du nord de la Loire (enrelation avec les premières expériences gothiques, ou avec l'architecture des cisterciens) à la Guyenne, en passant par les capitales artistiques des Plantagenêt (les palmettes-rubans reçoivent une interprétation semblable dans la nef de La Couture du Mans, couverte vers 1200 de voûtes bombées à liernes).

 

Le Poitou, qui avait fourni des modèles au XIème siècle, n'a pas été sollicité : les coursières des choeurs de la collégiale de Saint-Yrieix et de la cathédrale de Poitiers, réalisées en même temps, relèvent d'ateliers différents. Se tourner vers les églises les plus proches n'apporte pas non plus de réponse. Pourtant, il existe, à quelques lieues, des établissements du Périgord ou du Bas-Limousin construits ou ornés de calcaire avec lesquels on entretient de bonnes relations de voisinage. Se rencontrent, parmi les témoins de la cérémonie de 1181, outre l'abbé des chanoines régularisés de Châtres en Périgord, dont l'église a disparu, l'abbé des bénédictins de Brantôme, où la nef unique sera plus tard dotée d'un chevet plat et de voûtes d'ogives bombées, et surtout l'abbé de Vigeois en Bas-Limousin, qui célébrait le culte dans un choeur vaste et somptueux enrichi de chapiteaux de qualité. Mais le temps de la belle sculpture de cette aire artistique située entre diocèse de Limoges et diocèse de Périgueux, d'influence languedocienne, représentée aussi par les chapiteaux d'Arnac, Lubersac et Saint-Jean-de-Côle, est passé depuis plus d'une génération. Le chapitre arédien, qui dans sa volonté de faire neuf ne pouvait commander des corbeilles historiées, ne s'y est pas trompé.

 

C'est vers la Saintonge et la Guyenne, dont les ateliers sont alors florissants, que conduit l'analyse. Par rapport aux itinéraires actuels, la démarche peut paraître singulière. Mais les régions de Saintes et Cognac, via la vallée de la Charente, ne sont pas plus éloignées que le nord du Poitou, et sont parcourues par les religieux limousins ou leurs émissaires, ne serait-ce qu'en raison des routes du sel des abbayes cisterciennes.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix (1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt / Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

Les reprises du chevet de la collégiale de Saint-Yrieix


La chapelle sud ne présente plus actuellement de caractères de la fin du XIIème siècle. L'inspiration est ici encore différente. Une voûte quadripartite légère de deux travées, un calibrage identique des ogives, doubleaux et formerets par un tore unique encadré de deux cavets, des lancettes simples en tiers-point dépourvues de mouluration, une mince corniche placée à 2 m de haut pour servir d'appui aux fenêtres, des supports limités à des colonnettes juchées sur des consoles, évoquent de nombreuses oeuvres limousines du XIIIème siècle. Elle forme net appentis contre le vaisseau central, puisqu'un contrefort émerge du toit. Elle dut cependant remplacer une chapelle antérieure, car son arc d'entrée est ancien, de même que la petite fenêtre du mur sud (qui aurait eu sans cela un plus grand  développement). Il ne faut pas repousser sa reconstruction à la fin du siècle.

Les tailloirs ne sont pas encore polygonaux, et les visages des consoles, dont l'un est encadré par la bride d'une coiffe en touret, appartiennent à la «statuomanie» du premier gothique provincial. Sans doute les maîtres d'oeuvre ont-ils réalisé cet oratoire en même temps qu'ils terminaient le voûtement de l'ensemble de l'édifice, soit dans le deuxième quart du XIIIème siècle.

 

(Source - La reconstruction de la collégiale limousine de Saint-Yrieix (1181) : une ambition monumentale dans le goût Plantagenêt / Cahiers de civilisation médiévale - Claude Andrault-Schmitt)

La Bible de saint-Yrieix-La-Perche, fin XIe-début XIIe siècle,

 

la Bible de Saint-Yrieix est certainement le plus beau manuscrit roman resté en Limousin. c'est un ouvrage exceptionnel par son format (57 x 42 cm) son poids (23 kgs) mais surtout par la qualité remarquable de ses enluminures. Elle est classée monument historique depuis 1988. On y voit des lettrines ornées de feuillages et d'animaux fantastiques. Certains entrelacs rappellent la tradition anglo-saxonne particulièrement développée dans les manuscrits aquitains. On peut aussi rapprocher cette oeuvre d'autres manuscrits romans comme le Sacramentaire à l'usage de la cathédrale Saint-Etienne conservé à la BnF, ou la seconde Bible de Saint-Martial de Limoges, conservé à la Bibliothèque Mazarine. L'auteur des enluminures étaient certainement un familier du scriptorium de l'abbaye Saint-Martial de Limoges. D'aucuns pensent qu'il s'agirait Pierre Del Casta, d'un célèbre artiste enlumineur, également auteur des peintures de la crypte de la cathédrale de Limoges.

D’un reliquaire à l’autre

 

En effet, la calotte crânienne attribuée à saint Yrieix est passée du reliquaire original à sa copie de 1906, conservée dans la Collégiale. Les essais de datation de l’original : Texier, en 1857, l’attribue au XIII° siècle. Rupin (1890) et Barbier de Montault (1892), supposant que le filigrane provient d’un autre reliquaire, proposent le XIII° siècle pour le collier et le XV° pour le reste du reliquaire.

Madame Drake-Boehm, conservateur à New York, d’accord sur le XIII° siècle pour le filigrane, rapproche la sculpture du visage et la statue de saint Etienne (portail ouest de la cathédrale de Sens) et propose la fourchette 1220-1240 dans le catalogue du Metropolitan Museum de New-York (1990). Il convient de relever que cette fourchette correspond au décanat de Guy de Clauzelle (autorisé à porter la

crosse par Saint-Martin de Tour en 1221) et à la période de reconstruction de la Collégiale.

 

De l’original à la copie : Au moment de l’adoption de la loi Combes séparant

l’Eglise et l’Etat, le marchand anglais Duveen a joué en Limousin un rôle assez trouble. Quoiqu’il en soit, simultanément, les Chefs de saint Yrieix et saint Martin de Soudeilles ont été acquis par J. Pierpont-Morgan en 1906. Une copie de celui de saint Yrieix a été réalisée par l’orfèvre Joubert à Londres. En 1917, l’original a fait l’objet d’une donation au Metropolitan Museum de New-York. Jusqu’en 1961, des doutes ont subsisté à propos de cet original, doutes levés en 1962 par comparaison entre la copie et les photos rapportées par l’Inspecteur général des Monuments Historiques, Jacques Dupont.

 

(Source - Histoire et mémoire du pays de Saint-Yriex / Romain BOISSEAU)

L’original du reliquaire de saint Yrieix se trouve à New-York

 

L’histoire n’aurait jamais dû être connue. Mais, comme souvent, le hasard et les

progrès des communications font voler en éclats ce genre de secrets. L’affaire, donc, commence à New-York. En juin 1949, Antoine de La Tour originaire du Chalard, y avait été envoyé par lasociété dans laquelle il travaillait, pour participer à un important congrès. Le dimanche, libéré des ses obl-igations, ce passionné d’histoire médiéval se rendit au Métropolitan Museum et passa une partie de sa journée à flâner parmi les chefs-d’œuvre de l’art du Moyen-âge. En traversant la salle consacrée aux reliquaires limousins, une silhouette bien connue attira son attention. C’était le buste d’Arédius qu’il avait vu, quelques semainesplutôt, dans la Collégiale de Saint-Yrieix. Mais les légendes qui l’accompagnaient étaient sans

appel: Le reliquaire n’était pas aux Etats-Unis pour une visite consécutive à un prêt mais il faisait partie des collections permanentes de ce musée.

Antoine de la Tour, très intrigué par cette « copie »dont il n’avait jamais entendu parler, demanda alors à rencontrer le conservateur du musée. A l’époque, le

tourisme n’avait pas encore l’ampleur qu’il connait de nos jours ; aussi ce dernier

accepta-t-il volontiers de recevoir ce visiteur Français. Le conservateur du musée lui confirma que le Metropolitan Museum, était bien le légitime propriétaire du Chef reliquaire de saint Yrieix, mais de l’original. A Saint-Yrieix, nous n’avions

qu’une copie. Et lui expliqua comment ce chef-d’œuvre était entré en leur possession.

Le reliquaire d’Aredius, fut vendu à la fin du XIX° siècle ou au début du XX°

siècle à un marchand d’art anglais, M. Duveen, par une personne qui en plus du paiement, exigea une copie identique du buste. La copie fut réalisée, en 1906, à Londres par un orfèvre français, du nom de Joubert. A l’origine, le reliquaire avait deux colliers de pierres semi-précieuses, un des deux a été réutilisé pour la réalisation de la copie. La copie est très belle et très proche de l’original.

Mais l’exemplaire de New-York est mieux fini, et plus raffiné. M. Duveen revendit ensuite l’original à J. Pierpont Morgan, célèbre banquier Américain qui, à sa mort en 1917, en fit don au Métropolitan Museum. Cette histoire me fût racontée par Antoine de La Tour Original du reliquaire à New -York.

 

Voici les faits. Ils ouvrent la voie à toute une série de questions qui vont sans doute encore longtemps rester sans réponse : Qui a vendu le «Buste d’Aredius » ? A quelle date a eu lieu cette vente ? Et pourquoi l’a-t-on vendu ? Je retiendrai trois hypothèses parmi toutes

celles qui ont été proposées : La première n’est pas crédible mais je la cite car

elle a figuré encore il y a quelques temps, dans un fascicule d’exposition du Metropolitan Museum : «Grâce à la disparition du reliquaire au début de la Révolution Française, ce joyau de l’art médiéval a pu être sauvé d’une destruction probable ».

 

Ce commentaire fait sourire quand on se rappelle que la copie certifiée fut faite à

Londres en 1906. Il est difficile, aussi, de soutenir que le buste ait pu disparaitre pendant plus d’un siècle de Saint-Yrieix, alors qu’il doit être régulièrement exposé, au moins tous les sept ans, pour les Ostensions.

 

La seconde hypothèse est plus séduisante. Le curé de Saint-Yrieix de l’époque, était accablé par la facture de la restauration de l’église qui fût réalisée par l’architecte Paul Abadie. Cette facture dépassant de loin les prévisions du devis, il décida, pour finir de payer cette dette, de céder le reliquaire à un marchand anglais qui l’avait probablement déjà sollicité. Il exigea une copie pour y replacer la relique du saint et les papiers qui l’accompagnaient et qu’il avait soigneusement retirés et gardés au moment de la vente. La restauration de l’église eu lieu entre 1870 et 1880.

 

La copie n’a été réalisée qu’en 1906. Est-ce compatible ?

Une troisième proposition voudrait qu’au moment de la séparation de l’Eglise et de L’Etat, en 1905, le curé alors en place, ayant vu ses revenus disparaître, ait vendu le reliquaire pour palier son manque d’argent, prenant du même co

up une revanche sur l’Etat qui en était devenu propriétaire et qui ne découvrira la transaction que cinquante ans plus tard. Il reste toutefois une possibilité non étudiée et qu’il ne faut pas négliger. Ce ne serait pas un prêtre mais une autre personne qui vola le reliquaire, le vendit, et empocha l’argent en ayant soin de faire exécuter une copie afin de que son larcin ne soit pas découvert.

Autre fait troublant que je ne peux que rapprocher de cette histoire. Vers les années 1960, Monsieur Ferraud, propriétaire du château des Pénitents à Saint-Yrieix, a découvert dans un bâtiment des communs du château, sous une couche de vieux foin jamais nettoyée, une série de tapisseries d’Aubusson qui, après enquête, se révélèrent avoir été autrefois lapropriété de la Collégiale. Hélas, la conjugaison des sévices exercés par les rats, les vers et l’humidité ne permirent pas leur restauration. Elles avaient été cachées là, par les frères Massy alors propriétaires du château, au moment de la saisie de leurs biens, consécutive à leur faillite en 1886. Comment et pourquoi les frères Massy sont-ils entrés en possession de ces tapisseries de l’église à une date qui serait proche de celle de l’ « Affaire » du chef de saint Yrieix ? Il semblerait toutefois que leur vente aitété faite de façon régulière. Mais, je n’ai trouvé aucun document qui permette de l’affirmer. Cela accréditerait la seconde hypothèse. Mais peut- être y a-t-il encore, à Saint-Yrieix, des personnes qui savent quelque chose sur ces deux histoires ?

 

(Source - Histoire et mémoire du pays de Saint-Yriex / Dominique ROUSSEAU)

La châsse de la collégiale de Saint-Yriex-la-Perche

 

Cette châsse du milieu du XIIIème siècle, fait partie de la série des châsses limousines émaillées.

 

Cette châsse sans âme de bois, affecte la forme d'un sarcophage à toit ouvrant fermé par un petit loquet. Des traces d'arrachement au faîte du toit en bâtière prouvent l'existence d'une crête aujourd'hui disparue. Elle est décorée de seize anges dans des médaillons symétriquement répartis sur l'auge et le toit, inclus dans des cercles alternativement bleu et rouge. Ces médaillons sont apparentés à ceux des châsses et pyxides de Aixe-sur-Vienne, Brive-la-Gaillarde, Chambon-sur-Voueize, Lapleau, Saint-Vaury, Vars-sur-Roseix, du musée de l'Evêché de Limoges et du musée de Guéret.


Elle est la seule rescapée des trois châsses conservées par la collégiale de Saint-Yrieix, vues par Texier en 1857.

 

(Source - Emaux Limousins du Moyen Age / Images du Patrimoine)