Château de Turenne

Etabli sur les confins du Quercy, du Périgord et du Limousin, sur un site rocheux remarquable, Turenne resta le siège d'une principauté autonome jusqu'à la cession à la Couronne en 1738.

Cette capitale de vicomté doit sa renommée à cette étonnante longévité autant qu'aux privilèges importants, obtenus par une habile politique de la part de ses seigneurs au cours du Moyen Age, qui ont su préserver en partie leurs sujets des charges liées à la construction de l'Etat royal.


Aujourd'hui simple chef-lieu de canton, quelque peu à l'écart des grands axes, la bourgade comprend de nombreux témoignages de son passé : les restes du château, les nombreuses maisons et autres hôtels du bourg, l'église de la Contre-Réforme.

 

(Source - Monuments de Corrèze / Congrès Archéologique de France - Christian REMY et Gilles SERAPHIN)

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Le phènomène vicomtal en Limousin du IXème au XIVème

La vicomté de Turenne, dans son extension

 

Perceptible à partir du XIIIème siècle,elle se développait sur les confins du Quercy, du Périgord et du Limousin. Elle émerge très progressivement de la documentation à l'interface entre les aires d'influence des comtes du Poitou et des comtes de Toulouse. De fait, Turenne a d'abord été un site fortifié, puis un lignage se qualifiant de vicomte, puis enfin le siège d'une vicomté territoriale.

 

Une vicaria Torinensis est signalée au VIIème siècle. Le castrum de Turenne apparaît au siècle suivant, lorsqu'il sert de base au duc Waïfre et qu'il est assiégé et pris par Pépin le Bref en 767. Il s'agit donc d'une forteresse publique à l'époque carolingienne. Elle est mentionnée, à plusieurs reprises entre 860 et 992, comme chef-lieu d'un pagus minor du pays limousin mais on ne distingue pas très bien le sens de cette expression : souvenir de l'intégration par la Cité des Lémovices d'un territoire adjacent, affirmation d'une ancienne vicairie carolingienne, ou marque de la montée en puissance du site fortifié et de la future vicomté ?


En 839, Louis le Pieux s'empare du castrum, tenu par Pépin II, roi d'Aquitaine. A deux reprises au moins, vers 842 puis en  885-895, il aurait servi de refuge temporaire aux reliques de saint Martial (jugées trop exposées aux raids normands à Limoges ?). Faut-il voire là l'origine des revendications de l'abbé de Saint-Martial sur le site castral, selon un procédé également attesté à Bourdeilles ? On peut constater en outre, que la chapelle castrale était dédiée au saint limousin.

 

Une importante famille locale, représentée par Rodulphe en 823, dont le fils devint archevêque de Bourges (fondateur de Beaulieu), semble avoir dominé ce pagus de Turenne. Elle pourrait être issue, du moins indirectement, des comtes de Quercy, dont la circonscription disparut en 852. Mais ce n'est qu'en 984 que l'on trouve la première mention effective d'un "vicomte", avec Bernard, déjà décédé à cette date. Les sources restent confuses sur sa filiation mais par sa veuve Deda, il semble avoir une grande partie hérité d'Adémar "des Echelles", abbé laïc de Tulle mort vers 940. Ce vicomte de Turenne apparaît au moment où celui des Echelles/Tulle disparaît et Bernard a manifestement réussi à se tailler une principauté sur les ruines de cette ancienne vicomté basée à Tulle.

 

Bernard et Deda n'eurent qu'une fille, Sulpicie, mariée à un certain Archambaud dit Le Boucher ou Jambe pourrie, remuant vicomte basé à Comborn. Ce personnage, largement évoqué par la Chronique de Geoffroi, prieur de Vigeois, tirait son surnom d'un accident survenu lors d'un siège de Turenne (986), dans le cadre d'une guerre pour la reprise en main de cette vicomté, que lui disputait son beau-frère, le Vicomte d'Aubusson. Archambaud l'emporta et les deux vicomtés furent réunies le temps d'une génération. Son fils Ebles, résida principalement dans la forteresse paternelle et entretint un capitaine à Turenne même. Guillaume, petit-fils d'Archambaud et de Sulpicie, leur succéda à Turenne, à la tête de la vicomté à nouveau démembrée : l'un des frères, Archambaud II, obtint Comborn ; l'autre, Ebles, fonda Ventadour. On peut considérer que ce Guillaume (1073) est celui qui implanta durablement le lignage de Turenne. Son petit-fils Ebles devint abbé de Tulle (1112-1152).

 

(Source - Monuments de Corrèze / Congrès Archéologique de France - Christian REMY et Gilles SERAPHIN)

 

 

Au cours du Moyen Age, la principauté put bénéficier de nombreux privilèges, mettant en partie ses habitants à l'abri des conséquences de la structuration de l'Etat Capétien et de ses charges afférentes. Les vicomtes battaient monnaie, tenaient leurs propres Etats, bénéficiaient d'une cour des appeaux s'intercalant entre les appels et le Parlement du roi. Ils jouissaient du droit de gracier, d'anoblir, de lever des troupes. Les habitants de la vicomté étaient exemptés du logement des hommes de guerre. Le processus de ces privilèges débuta vraiment avec le traité de Paris (1258-1259).

 

La butte autour de laquelle le site de Turenne s'est développé culmine à près de 340m d'altitude et domine largement deux versants de la vallée de la Tourmente, affulent de la Dordogne. Le site présente une organisation assez conforme à  ce que l'on observe dans les autres castra des environs, avec un étagement et une hiéarchisation de l'habitat que l'on retrouve aussi à Saint-Céré.

 

La barre rocheuse correspond à l'ancienne roca castri, noyau seigneurial dans lequel se concentraient les édifices dont les vicomtes avaient personnelement  et exclusivement la jouissance : le logis, la chapelle, la tour maîtresse . La barre rocheuse qui domine le noyau de l'ancien castrum est aujourd'hui couronné par trois tours remarquables : une importante tour à contreforts, dite tour du Trésor, les restes d'une seconde structure à contrforts, dite tout de la Poudrière, et une tour-beffroi cirdculaire, dite tour de César. Il ne s'agit là que des vestiges de l'ancienne résidence vicomtale. La plate-forme a été largement dégagée par le dérasement de nombreux édifices attestés par les sources tant écrites qu'iconographiques. Outre les trois tours conservés, les documents conduisent à restituer un grand corps de logis au nord de la tour Trésor, un bâtiment adossé au flan est de cette dernière, la chapelle Saint-Martial ainsi qu'un autre édifice jouxtant la tour de César. De ces bâtiment sdémantelés en 1739, il ne reste aujourd'hui presque rien.

 

Autonomie de la Vicomté de Turenne

 

Les vicomtes semblent ensuite avoir joui d'une relative autonomie, voire d'une quasi indépendance. Leur présence dans le sillage des ducs d'Aquitaine n'est pas attestée formellement avant 1120, moment, d'ailleurs où démarre leur monnayage. Au XIIIème siècle, les vicomtes essayèrent de ménager au mieux leurs intérêts dans la guerre entre Capétiens et Plantagenêts. En 1214, Raymond IV se délia de la fidélité au duc d'Aquitaine pour se placer directement dans la mouvance de Philippe Auguste. S'étant rapproché ensuite du comte de Toulouse, il participa en 1242 à la grande révolte orchestrée par celui-ci et par le comte de la Marche contre l'autorité du jeune Louis IX et de son frère Alphonse de Poitiers. En croisant plusieurs sources, on peut établir que la vicomté fut alors saisie et le château fut alors placé sous le contrôle de l'administration capétienne. Il servit un temps de siège au nouveau sénéchal royal, créé à l'occasion de cette reprise en main du nord-est de l'Aquitaine.

 

La mort de Raymond IV entraîna un problème de succession, d'autant plus que le pouvoir royal, exercé par la reine, mère de Blanche de Castille, profita du flottement dynastique pour maintenir la saisie sur la vicomté et orchestré son démantèlement. En 1251, alors que le vicomte en titre, Raymond VI, neveu du défunt Raymond IV, était en Terre Sainte aux côtés du roi, le territoire vicomtal fut scindé en deux entités. Hélis, fille de Raymond IV, mariée à Hélie Rudel, se vit attribuer par l'arbitrage royal les possessions occidentales des vicomtes avec notamment Larche, Ribérac, Salignac, Creysse, Carlux, Montfort. C'est là l'origine de la branche des Pons du Périgord se prétendant vicomtes en partie de Turenne. La moitié orientale, avec Turenne, Montvalent, Saint-Céré et Curemonte entre autrees, fut confiée à Raymond VI. Durant plus deux siècles, le territoire vicomtal fut ainsi partagé et il fallut attendre 1494 pour assister à la réunion des deux entités, par le mariage du vicomte Antoine avec Antoinette de Pons.

 

(Source - Monuments de Corrèze / Congrès Archéologique de France - Christian REMY et Gilles SERAPHIN)