Châsses reliquaires adoration des Rois Mages

Le goût des artistes de Limoges et de leurs clients pour la représentation de l’Adoration des mages se rattache donc plus probablement aux usages liturgiques limousins du XIIe siècle, qui mettaient en relation l’Offertoire au cours de la messe et l’offrande de cadeaux par les Rois. Lors de la célébration de l’Épiphanie, une procession costumée évoquait même celle des Trois Rois. Le thème, par ailleurs, était incontestablement en résonance avec les traditions courtoises aquitaines et l’ambiance de la cour des Plantagenêt, permettant ainsi aux émailleurs de Limoges de conférer un accent profane et contemporain à cette représentation de l’un des plus célèbres épisodes de l’Enfance du Christ.

 

Les peintures murales  de la crypte de la cathédrale de Limoges comptent des illustrations des Rois Mages. D'autre part, un drame liturgique et des fêtes populaires longtemps prolongées démontrent la vénération spéciale que Limoges cultivait pour les trois Rois Mages.  Les trois princes Plantagenêt, Henri, Richard et Jean, encore jeunes garçons, jouèrent d'ailleurs le rôle des Mages en 1173 lors d'une cérémonie d'hommage au roi de France ... Les ateliers de Limoges répondent donc à cette vogue que l'on retrouve dans toutes les cours européennes au XIIème.

 

Parmi les 26 châsses conservées, deux groupes principaux de châsses limousines illustrant ce thème peuvent être distingués. Un premier est composé de quelques pièces réalisées dans les années 1175-1185, sur lesquelles figures et ornements émaillés en champlevé sur des fonds “ vermiculés “ illustrent la scène de la procession des Trois Rois remettant leurs présents à l’Enfant tenu par la Vierge (Copenhague, Saint-Pétersbourg, Washington, cette dernière provenant de Saint-Arnould de Metz). Le deuxième groupe, auquel appartient notre exemplaire, est plus important par le nombre et postérieur d’une vingtaine d’années. Il se distingue par l’emploi du parti décoratif inverse du précédent : les figures gravées sur le cuivre en réserve puis doré s’y détachent sur des fonds émaillés et parsemés de rosettes. En outre, une seconde scène, antérieure dans la narration, y est ajoutée à celle, plus traditionnelle, de l’offrande des présents : les rois apparaissent en effet aussi sur le toit, chevauchant en un rythme allègre pour venir adorer l’Enfant. La châsse présente toutes les caractéristiques des meilleures réalisations de l’émaillerie limousine au tournant entre XIIe et XIIIe siècle. Parmi les exemplaires les plus proches connus de nos jours peuvent être citées la châsse acquise par le British Museum en 1955 ou celle que conservait autrefois l’église de Linard (Creuse), aujourd’hui au Walters Art Museum de Baltimore.

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              In viewing Christ, acknowledging him as the Messiah, and presenting gifts to him, the three Magi provided a model of behavior for faithful Christians.

The gifts carried by the Magi would have reminded viewers of the sacred vessels used in the Mass, and the appearance of these crowned kings, mounted on horses, might also have resonated with members of the nobility. As with many other reliquaries of this type, the standing figures on the end panels are not identified as particular individuals, and should perhaps be understood as generic saints.

 

Many enameled caskets from Limoges have small doors that give access to the relics contained within, sometimes placed on the end panels, underneath the casket, or, as here, on the back panel. In this example, the door is complete with lock and key. The visibility of the door conveyed to pilgrims and other viewers that there was something inside worth protecting. Many medieval reliquaries have undergone significant repairs and refurbishments over the centuries, but this example appears to be unusually close to its original state, with only minor repairs made to the structural elements of the roof.

 

Kathryn B. Gerry

Les mages – ou les Trois Rois, autre nom donné dans l'Occident médiéval à ceux qui, d'après Matthieu, sont venus reconnaître l'Enfant Roi Jésus – représentent l'unique autorité vraiment universelle dans le Nouveau testament. D'autres constatations ont suivi. Ainsi, Franz Cumont a montré, il y a longtemps, que les premières représentations sculptées de l'Adoration des mages étaient des transcriptions chrétiennes de représentations plastiques du triomphe impérial romain. Il devenait donc clair que dans la liturgie et dans les arts, comme dans les spectacles de rues du Moyen Âge, les mages, en marche vers l'Adoration, constituaient l'image par excellence utilisée pour représenter le triomphe de la Chrétienté, mais aussi bien la victoire de royaumes et de cités, et celle de nombreux individus de sexe masculin ayant exercé une domination.

 

Ainsi, le thème des mages évoquait de façon générale le pouvoir et le contrôle. Il semblerait, par exemple, que les mages n'aient fait leur entrée dans l'art chrétien que lorsque les évêques eurent reconu Constantin pour leur souverain, au début du ive siècle ; de fait, le Signe que Constantin vit dans le ciel pourrait être assimilé à l'Étoile de Bethléem. On retrouve ultérieurement, au cours des âges, cette association symbolique avec le pouvoir : ainsi, dans les mosaïques de Saint Vital de Ravenne, Justinien et Théodora offrent des présents à Jesus ; le premier est représenté avec « l'Étoile » de Constantin à son côté ; Théodora porte le présent dans les mains et sa robe est décorée d'une figuration de l'Adoration des mages. Pendant le haut Moyen Âge, Nicolas de Bari faisait la louange de son seigneur Frédéric II en tant que petit-fils de Frédéric Barberousse et fils de l'empereur Henri IV, tous deux décédés.

 

« Ces trois empereurs », disait Nicolas, « sont comme les trois mages, qui sont venus avec des présents adorer dieu fait homme …et lui est le plus jeune (adolescentior) des trois, sur qui l'Enfant Jésus a posé ses mains bienheureuses et ses bras sacrés ». Puis, à la Renaissance, des artistes ont figuré sous les traits des Trois Rois, des membres de la famille des Habsbourgs et d'autres dynasties, tandis que des explorateurs partaient à la recherche « du (des) pays d'où était venu le roi qui avait apporté de l'or à Jésus » ; après les avoir conquis, ils mirent en scène des processions de rois indigènes, en route vers la crèche de l'Epiphanie, comme pour soumettre de nouvelles nations à la domination de Madrid et de Rome. Dans l'Ancien Monde, le comportement de ces trois monarques devant l'Enfant Jésus était un modèle de prière et de dévotion ; de même, les habitants du Nouveau Monde pourraient apprendre de ces monarques la leçon de leur propre soumission.

 

(Source - Les mages à la fin du Moyen Âge : un duo dynamique / Richard C. Trexler)

Châsse de l'adoration des Mages de Beaulieu-sur-Dordogne

Pour plus d'info ...

Le thème de l’Adoration des mages est le sujet narratif le plus répandu sur les châsses de l’Œuvre de Limoges après ceux du martyre de Thomas Becket et de la légende de sainte Valérie. Il peut être surprenant de voir cette thématique si en vogue dans l'orfèvrerie limousine au Moyen Age ...

 

Les châsses étaient généralement destinées à conserver des reliques du Christ ou du saint évoqué par le décor de leur face principale. Faut-il donc penser que ces châsses consacrées à l’Adoration des mages furent fabriquées pour recueillir des reliques des trois rois ou “mages“ ? Ces reliques, honorées près de Milan, furent solennellement transportées en 1164 dans la cathédrale de Cologne, où elles furent peu après placées dans une somptueuse et monumentale châsse attribuée au grand orfèvre Nicolas de Verdun. Mais rien ne laisse penser qu’une distribution de reliques ait pu, à cette date ou plus tard, susciter la fabrication par les ateliers de Limoges de reliquaires plus sobres, du type de celui désormais conservé au musée national du Moyen Âge.

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