Tours de Merle

C'est sur une boucle formée par la Maronne que s'élève un rocher à dos aigu et dentelé, long d'environ 200 mètres et large de 40 mètres. Situation bien étonnante puisque cette espèce de presqu'île est elle-même dominée de toutes parts par les monts de la Xaintrie, la rendant invisible de loin. Tout porte à croire que le rocher était, à l'origine, un repaire de troglodytes, baptisés "Confolenc" par la population ("chiens fous" en occitan).

 

C'est au XI e siècle que le vicomte de Turenne autorise une famille à s'installer sur le piton rocheux. Gerbert de Merle, bienfaiteur de l'abbaye de Beaulieu-sur-Dordogne, édifie le premier château ainsi que la chapelle Saint-Léger. Sous les fortifications naturelles, des maisons s'érigent…


 

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Par le jeu des alliances, plusieurs lignages vont s'installer à Merle et y construire leur propre logis. Ainsi, à la fin du XII e siècle, Aymeric de Pestels épouse Hélie de Merle. Le couple s'établit sur la partie sud de la presqu'île qui porte alors le nom de Puy de Gagnac. Voisine puisque son château s'élève à quelques kilomètres de là, la puissante maison de Carbonnière devient, elle aussi, co-seigneur de Merle et revendique ses droits sur la castrum. Ceux-ci sont renforcés en 1364 lorsque Jean de Carbonnière épouse Garine de Pestels.

 

Deux tours immenses s'élèvent désormais, dites de Carbonnières et de Pestels. Le rocher s'est scindé en deux pôles distincts. L'étroite plate-forme sud appelée puy de Pestels (ex-Gagnac) et le rocher septentrional : le rocher de Merle. Le site prend alors l'apparence qu'il possède encore aujourd'hui, nettement fractionné et séparé par la place del Ferradou.

Les Tours de Merle, une co-seigneurie

 

Autant de co-seigneurs sur une surface aussi restreinte n'est pas sans poser de problèmes et des règles s'installent, sur le principe du "chacun chez soi". Si la maison de Carbonnières s'affirme peu à peu comme suzeraine à Merle (hommage lui est rendu en 1294), la co-seigneurie est divisée en huit parts : la huitième appartient au sire de Carbonnières et à Guy de Pestels, la septième est à Pierre de Merle, la sixième à Bertrand de Veyrac, les cinquième et quatrième à Marie de Merle (épouse de Guy de Veyrac) et les trois autres sont dévolues à Guillaume de Merle.

 

Force est donc de constater que la maison de Merle est omniprésente sur le rocher. De fait, si les noms de maisons prestigieuses se croisent à Merle, plusieurs branches de cette dernière famille demeurent et font souche sur la presqu'île rocheuse.

 

Ce que l'on va, avec le temps, nommer les Tours de Merle, n'est pas seulement une indivision de nobles maisons. La vie s'y organise et le piton devient une véritable cité. Tout autour, en effet, sous les fortifications naturelles formées par les logis-tours, des maisons s'érigent et une réelle société féodale s'installe. Ainsi, au pied des tours, une trentaine de maisons entourent le castrum, placées sous la protection des seigneurs. Des manuscrits utilisent le terme de "Ville de Merle". Artisans, bûcherons, paysans mais aussi prêtres, hommes de loi et autres notaires en composent la population. Une rue publique relie la porte de la cité au pont de Merle et, tout comme dans le castrum, la vie s'articule selon des rites précis de territoire et de bon voisinage.

 

(Source - Article de La Montagne / La châtellenie de Merle d'Eusèbe Bombal. Congrès archéologique de France 163 e session, 2005. Les chevaliers de la citadelle de Merle édité par le syndicat d'initiative de tourisme du canton de Saint-Privat. Dictionnaire des paroisses de l'abbé K.B. Poulbrière).

Pour plus d'info ...

Le phènomène vicomtal en Limousin du IXème au XIVème

Le site des Tours de Merle

 

Le bel état de conservation des ruines des Tours de Merle, éloignées de tout habitat moderne et, par conséquent, peu touchées par la récupération de matériaux qui sévissait à partir du XVIIème siècle, nous offre un ensemble très expressif de la morphologie d'un castrum gangrené par la coseigneurie, dans ses dispositions médiévales. Le piton de Merle à l'instar de presques tous les sites castraux antérieurs au XIIIème siècle dans le Massif central, était fragmenté entre plusieurs ayants-droit, selon une organisation des plus complexes, et le paysage monumental, aujourd'hui exceptionnellement conservé, traduit bien cette réalité féodale, politique et sociale. Au-delà de l'imagerie pittoresque et romantique des ruines, à laquelle le site doit sa notoriété, la compréhension fine de l'ensemble reste à approfondir.

 

Créé dans un contexte qui nous échappe largement, aucune mention explicite avant 1219, Merle est vraisemblablement un site castral plus ancien. L'existence d'une famille éponyme dès la fin du XIème siècle et la découverte d'artefacts des XIè-XIIème siècle sur le site même, pourraient plaidier en ce sens. En tout cas l'implantation d'un castrum en ce lieu laisse songeur. En effet, Merle semble aujourd'hui très enclavé et on n'a pas identifié pour la période médiévale d'itinéraire de relation interrégionale, susceptible d'expliquer le développement de cet habitat. Comme beaucoup d'autres sites castraux des X-XIIème siècle, en Limousin et en Auvergne, et comme ses proches voisins Carbonnières ou Alboy, Merle a été créé sur un éperon rocheux escarpé et difficile d'accès.

 

(Source - Congrès Archéologique de France 2005 / Christian CORVISIER et Christian REMY)

Jusqu'en 1219, on ne dispose en réalité d'aucun texte pour éclairer l'organisation sociale et politique du site. Mais le lignage le mieux ancré sur place est alors indéniablement celui qui en porte le nom. En effet, les Merle constituent vraisemblablement le noyau aristocratique originel du site. A l'occasion de partages, ils formèrent plusieurs branches (au moins trois) qui se répartirent leurs droits sur le castrum et sur la châtellenie. Les filles n'étant pas exclues de ces partages, d'autres lignages se sont introduits, par mariage, dans la coseigneurie : les Pesteils, les Veyrac, les Saint-Bauzille, puis les Rochedragon. Aucune des branches de Merle n'est d'ailleurs parvenues à survivre réellement à la guerre de Cent Ans. Particulièrement implantés dans la paroisse de Saint-Cirgues-la-Loutre, dans laquelle ils se faisaient inhumer, les Merle avaient aussi quelques possessions plus éloignées comme par exemple le castrum de Saint-Céré. Les Merle finirent par se soumettre à l'autorité des Carbonnières mais ils perçurent pendant tout le Moyen Age des hommages ponctuels pour des biens tenus d'eux en tant que co-seigneurs de Merle notamment par le lignage des Veilhan.

 

Les Pesteils sont sans doute originaires du Cantal et se seraient implantés à Merle à la faveur du mariage d'Aymeric de Pesteils avec Hélis de Merle au début du XIIIème siècle.

 

On ignore comment les Veyrac sont arrivés dans la communauté castrale de Merle. Ils pourraient être eux-aussi originaires du Cantal.

 

Evoquons encore le lignage des Veilhan, seigneurs du repaire de Saint-Martial près de Merle (dès 1267). Ils tiennent des maisons dans le castrum de Merle pour lesquelles ils prêtent hommage aux Merle et aux Veyrac, coseigneurs de Merle, dans la mouvance de l'abbé d'Aurillac.

 

(Source - Congrès Archéologique de France 2005 / Christian CORVISIER et Christian REMY)

Conforme à un modèle d'implantation bien connu dans le Massif central et plus largement dans la moitié sud de la France, le site et l'ensemble monumental de Merle ne correspondent pas à ce qu'on désigne généralement par le terme château. Merle est une parfaite illustration de ce qu'était un castrum, c'est-à-dire un habitat aristocratique fortifié partagé entre plusieurs lignages, et constitué avant le XIVème siècle. Sur l'éperon rocheux et sur son flanc est se développaient les tours-résidences (les hôtels) de plusieurs familles de seigneurs associés (les coseigneurs). Merle présente la particularité de n'avoir pas été clôturé par une véritable enceinte périphérique : c'est la juxtaposition des hôtels nobles, chacun assurant sa propre défense, qui constituait ici l'agglomération castrale.