Thomas Becket

Né à Londres d'une famille d'origine normande, Thomas Becket étudie à Paris. Rentré en Angleterre, il devient clerc à Cantorbéry, jouissant de la confiance du vieil archevêque. Il se rend pour affaires à Rome et va étudier le droit à Bologne et à Auxerre. En 1154, il devient archidiacre et chancelier du royaume par la faveur du jeune roi Henri II. Il se montre bon administrateur et, bien que clerc, homme de guerre ; en 1159, il combat vaillamment devant Toulouse et en Normandie. Après un an de vacance du siège, Thomas est élu, en mai 1162, archevêque de Cantorbéry. Il est ordonné prêtre le 2 juin, évêque le lendemain. Sans abandonner ses goûts de faste, il se pose en défenseur des droits de l'Église contre le roi, étonné des réactions de son ancien familier. Les relations se gâtent à tel point que le roi fait condamner l'archevêque par une assemblée tenue à Northampton en octobre 1162. Thomas Becket a le courage de comparaître pour récuser la sentence. Il s'enfuit clandestinement en France, se fixe à l'abbaye cistercienne de Pontigny, puis, quand le roi d'Angleterre menace de se venger sur les cisterciens de ses États, à Sens. Dans son exil, Thomas Becket mène une vie austère, mais n'abdique aucun de ses droits, qu'il défend en lançant des excommunications contre les évêques et les clercs qui ne le soutiennent pas avec assez de vigueur. Les efforts du pape pour apaiser le conflit restent vains. Au début de décembre 1170, Thomas Becket rentre en Angleterre pour agir directement. Quatre chevaliers décident alors de débarrasser leur roi de cet encombrant archevêque.

 

Au soir du 29 décembre 1170, ils se présentent au palais épiscopal ; les clercs et les moines conduisent l'archevêque dans la cathédrale ; les chevaliers l'y poursuivent et veulent l'entraîner au dehors ; très fort, Thomas Becket les repousse ; ils sortent leurs épées et, au troisième coup, l'archevêque tombe devant l'autel de Notre-Dame.

 

Dès lors le culte du nouveau saint thaumaturge se propagea rapidement dans toute l'Europe chrétienne ; de nombreux sanctuaires lui furent dédiés et les pélerins affluèrent vers son tombeau. Les moines du prieuré de Christ Church, qui étaient chargés des services de la cathédrale, distribuèrent largement des reliques du saint, ce qui leur permit en 1220, grâce aux offrandes des pélerins, de transférer les restes du martyr dans une somptueuse châsse d'orfèvrerie. Autres bénéficiaires de ce meurtre, les ateliers limousins reçurent de nombreuses commandes de châsses destinées à enfermer les reliques du saint. Aujourd'hui on compte plus d'une cinquantaine de châsses encore. Ces châsses sont datées  de 1185 à 1220. Sur toutes ces châsses, selon un schéma analogue, c'est la scène du martyre qui a été choisie pour la caisse alors qu'au toit est représenté l'ensevelissement de son corps ou la montée de son âme au ciel.

 

 

Les châsses de saint thomas en émail de limoges

 

La diffusion du culte de Thomas Becket dans l'ouest de la France ne saurait être entièrement dissociée d'un autre courant, une sorte de choc en retour, intéressant plus particulièrement le Limousin. Quarante-cinq châsses limousines représentant le meurtre de l'archevêque ont été recensées à ce jour par le Corpus des émaux méridionaux. Si l'on considère que d'autres, en plus grand nombre sans doute, ont subi l'épreuve du temps ou, pour ce qui concerne l'Angleterre, furent détruites en exécution des ordres de Henri VIII, il y eut là un important marché suscité par la piété envers le martyr, à une époque où justement se répandait la vogue de Corpus lemoviticum, c'est-à-dire de l'émail limousin champlevé.

 

La diffusion de ces objets à destination de l'Angleterre nous paraît cependant étroitement liée à des circonstances précises qui ne sont pas étrangères à l'impact de Richard Ier, de ses agents en Aquitaine, ni à l'action d'Hubert Walter. Celui-ci allait être désigné par le roi pour le siège de Canterbury, puis élevé au rang de chancelier et, dans la suite, exercer les fonctions de justicier en chef. Encore évêque de Salisbury, il avait été spécialement délégué dans le royaume à l'issue de la croisade pour présider à la collecte des fonds destinés à payer la rançon du roi. Mais la somme exigée « excédant les cens levés, on procéda à la réquisition d'objets divers ; on prit les calices dans les églises, les vases d'or et d'argent à usage sacré».


Nul doute qu'il ait fallu remplacer ces objets. C'est alors sans doute que l'oeuvre de Limoges
commença à concurrencer en Angleterre les objets d'ivoire de facture arabe, provenant de Sicile ou du sud de l'Italie, tel ce coffret que Gautier de Coutances, alors chancelier, avait acheté en 1166/67 pour abriter les ossements de saint Petroc. Dans les statuts synodaux de Guillaume de Blois pour le diocèse de Worcester (1229) sont prescrits les ornements et vases sacrés que chaque église est tenue de posséder pour le culte eucharistique, entre autres : « deux pyxides en argent ou en ivoire ou opère lemovitico », c'est-à-dire en émail de Limoges. En ce qui concerne les châsses, on peut penser que celles de Limoges, par leurs dimensions, leur forme et leur iconographie, mieux appropriées à leur destination — conservation, mais aussi ostension aux fidèles — avaient, dès la fin du XIIe s., surclassé les simples coffrets.

 

Le Colloque de Sédières fut le point de départ d'une tentative de datation des châsses de Thomas Becket « fondée principalement sur une évolution stylistique dont les termes se situeraient entre 1195 et 122062 ». Depuis lors, les recherches poursuivies dans ce sens ont abouti à des conclusions neuves permettant de resserrer la « fourchette chronologique », de reconstituer, pour la période moderne, la filière des successions et des ventes, voire d'appréhender dans certains cas la localisation originelle de telle ou telle châsse, d'affirmer enfin avec certitude — car toutes ces châsses sont anépigraphes — ce qui était apparu à Sédières comme une simple probabilité, à savoir qu'elles étaient destinées à des reliques de saint Thomas martyr dont elles évoquent la passion et la glorification dans l'imagerie de leur face majeure.

 

(Source - Raymonde Foreville / La diffusion du culte de Thomas Becket dans la France de
l'Ouest avant la fin du XIIe siècle In: Cahiers de civilisation médiévale. 19e année (n°76), Octobre-décembre 1976. pp. 347-369).

Châsse du British Museum

Plaque émaillée du musée du Louvre

La dédicace à saint Thomas

 

En ce qui concerne la France de l'Ouest, la Normandie occupe une place privilégiée. De même,
l'ancien diocèse de Limoges qui englobait les départements actuels de la Haute-Vienne, de la Creuse et de la Corrèze. Le diocèse de Périgueux nous avait fourni une seule mention, la dédicace d'un autel dans l'ancienne abbaye de chanoines réguliers de Chancelade. Or, d'une part, un récit des Miracala relate les circonstances précises dans lesquelles fut édifiée en Corrèze une chapelle en l'honneur de saint Thomas ; d'autre part, il nous a été donné récemment d'étudier sur place l'inscription de la chapelle Saint-Martin de Limeuil que nous
avions signalée sans plus en 1973. Or, il s'avère qu'il s'agit d'une inscription dédicatoire.
Le premier cas est un récit de fondation pris sur le vif. Il s'apparente à un « reportage ».
Hugues de Pérac, blessé lors de l'attaque d'une place forte par des chutes de pierre, atteint
de goutte, souffre de douleurs atroces, d'une soif inextinguible, de sueurs continues. Les
médecins ont échoué. Son état s'aggrave : le voilà « frigide, rigide, les yeux fixes et grands
ouverts ». Il prie le martyr. Subitement guéri, la joie éclate dans sa maison et dans le village,
Meyssac, au comté de Turenne en Limousin. On se rend à l'église, on fait sonner les cloches,
les gens accourent en liesse, le prêtre chante une messe solennelle en l'honneur de saint
Thomas. Après la messe, il exhorte le peuple à élever un oratoire dédié au martyr. Tous
agréent : aussitôt et selon leurs ressources, ils assignent des revenus à la fondation ; on
mesure l'emplacement, on commence à apporter des pierres. Or, il se trouve que l'église paroissiale de Meyssac a justement pour titulaire Saint-Thomas-martyr. Le fait pourrait
s'expliquer par un transfert de titulature lors d'une reconstruction de cette église.

 

(Source - Raymonde Foreville / La diffusion du culte de Thomas Becket dans la France de
l'Ouest avant la fin du XIIe siècle In: Cahiers de civilisation médiévale. 19e année (n°76), Octobre-décembre 1976. pp. 347-369).

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