Bernart de Ventadour

Bernart de Ventadour (en ancien occitan Bernart de Ventadorn ), né vers 1125 à Ventadour, mort vers 1200 à l'Abbaye de Dalon, est l'un des plus célèbres troubadours.

 

 

Sa vie romancée, tirée des vidas écrites un demi-siècle plus tard par Uc de Saint-Circ, le dit fils d'un homme d'armes et d'une boulangère du château de Ventadour en Corrèze. Une lecture plus fine de ces vidas, et de la Satire de Peire d'Alvernhe qui les a inspirées, laisse entendre qu'il ne fut peut-être pas d'origine si modeste, mais le bâtard du grand seigneur - Ebles II de Ventadour ou de Guillaume IX d'Aquitaine lui-même. William Padden l'assimile à un Bernart, membre de la lignée des Ventadour, qui mourut abbé de Saint-Martin de Tulle. Quoi qu'il en soit de ses origines, il semble bien qu'il devint le disciple de son seigneur, le vicomte Ebles II Lo Cantador qui l'instruisit dans l'art de la composition lyrique dite trobar. Il aurait composé ses premiers chants pour la femme du fils de ce seigneur, la Vicomtesse de Ventadour, Marguerite de Turenne, ce qui lui valut d'être chassé du château par le Vicomte Ebles II, jaloux qui de plus répudia son épouse. Ses pas le menèrent à Montluçon puis à Toulouse.

 

Il fut ensuite accueilli à la cour d'Aliénor d'Aquitaine, Duchesse d'Aquitaine et de Gascogne, dont il devint amoureux. En 1152 devenue l'épouse du roi Henri II Plantagenet, duc de Normandie et comte d'Anjou, elle suivit son mari en Angleterre peut-être accompagnée par Bernart de Ventadour qui aurait assisté au couronnement du Roi d'Angleterre en 1154. Il revint en France et dépité, passa au service de Raymond V de Toulouse puis on le trouva à Narbonne et, selon sa vida, rejoindre l'ordre de l'abbaye de Dalon après la mort du comte de Toulouse en 1194. Il y finit sa vie en ayant abandonné la création de chansons et renoncé aux plaisirs du siècle.

Ses 45 chansons dont 20 traduites - cansons en occitan - riches et limpides, nourries de sentiments personnels, font allusion aux personnages historiques: le «Reis Engles», le Roi d'Angleterre, le «Seigneur de Beaucaire» ou «Raynard V», le comte de Toulouse. On le considère comme l'un des meilleurs musiciens de son temps et parmi les plus grands poètes de l'amour en langue d'oc. Pour en savoir plus ...

 

L’art du trobar et la fin’amor

 

Approche d’abord par la lecture et l’écoute des œuvres de ce genre naissant. A cet égard, sur les 40 chansons conservées de Bernart de Ventadorn dans une trentaine de recueils à travers le monde, 19 nous sont parvenues avec leur mélodie particulière, ce qui place Bernart en tête des compositeurs de son temps.

 

Les ouvrages étant là, quelle type d’approche peut en faire un amateur de poésie ? S’il est de civilisation romane, initié à la langue d’oc de naissance ou d’apprentissage, il plongera dans cet idiome chantant, aux constructions serrées, elliptiques, qui dégagent le sens par la place éminente que prend le mot, l’adjectif, le verbe au sein d’un vers que la rime récurrente balance et propulse, suggérant une musique que seuls peuvent extraire des chansonniers ceux qui lisent les neumes monastiques et ne craignent pas d’en extraire les extases, les mélismes, les interludes ponctués de sonneries d’instruments. Le musicologue y baigne enfin dans le modal, il repère et dessine le sol fondateur de tout chant, de ce qui réunit l’homme à l’oiseau. Le chanteur y résorbe son moi superficiel, et livre son âme. Et le public, s’il a maintenant la chance, encore rare, d’entendre ainsi jouer chanter les ouvrages du trobar, ne compte plus le temps de sa soirée, retrouvant l’écoute unitive des grands moments de la musique indienne ou du chant liturgique roman.

 

Et certes, il faut tenter de connaître au mieux les conditions mondaines de l’exécution de cette musique, ses rituels et fonctions, ses liens aussi des métiers de jongleur, d’acrobates, de conteurs et d’instrumentistes qui oeuvrent au divertissement des nobles maisons. La sociologie n’est pas de reste pour discerner la rôle structurant du culte de la Dame dans des microsociétés de jeunes mâles à domestiquer. « L’antagonisme social entre les seigneurs et la petite noblesse joue un rôle décisif dans la naissance et le développement de la fin’amor », comme nous l’écrivait encore récemment le Pr. Michael Kaehne.

 

Cependant, quelles que soient les justifications a posteriori ou les circonstances de la fin’amor, à commencer par ses élaborations culturelles en « courtoisie » et affinement des mœurs dans tel contexte d’une « société de cour », elles nous paraissent secondes par rapport à ce que l’expression même de fin’amor implique d’ambition immatérielle. C’est évidemment une mystique de l’extrême. Il s’agit d’atteindre à l’expérience limite, au point de rupture de la tension vers l’Autre, là même où elle pense se perdre, « mourir de ne pas mourir » écriront bientôt les mystiques espagnols de cette « théologie négative » dont l’apogée implique une descente aux abîmes, où la possession la plus haute laisse terrassé, humilié, où rien ne peut plus se dire d’un Tout devant lequel l’âme et le corps littéralement s’abîment…

 

Il nous semble qu’une simple école littéraire ou artistique n’aurait jamais duré comme celle-ci deux siècles – plus qu’aucune autre au monde ! - si elle n’avait été fondée sur une ascèse de cette intensité. Et l’on comprend comment elle a jailli du terreau même de l’Église, comme une sorte de gourmand, en prolongement de la spiritualité johannique et en antinomie totale avec la déréalisation cathare, comment elle a enrichi en retour la spiritualité monastique, particulièrement celle du Bernard de Clairvaux du Cantique des Cantiques, l’érotisme « philosophique » du couple Abélard-Héloïse, contribué à faire s’épanouir le délicat culte marial au XIIIe siècle, et simultanément inquiété l’Église par sa radicalité et ce qu’elle portait en germe de pulsions intégristes.

 

Mais la fin’amor des troubadours n’avait pas de raisons de succomber aux tentations des communautés spirituelles sectaires pour la raison essentielle qu’elle n’est pas une spiritualité, qu’elle ne règne pas sur une mouvance autocentrée avec ses dogmes et ses ascèses, ni sur un « art d’aimer » d’amateurs ou de dilettantes, mais qu’elle accompagne l’exercice d’un métier dont elle est à la fois l’esthétique et l’étique : la fin’amor ne dessine pas de « carte du tendre » et rit des cours d’amour où l’on tentera en vain de l’arraisonner. Elle est intimement liée au travail d’expression lyrique – parole et musique – dans lequel l’amour s’incarne bien plus profondément et durablement que dans les attouchements des corps dont la poésie chantée expose et développe la rhétorique. La  fin’amor est une mystique d’artistes et d’artisans du mot et de la note, du verbe et du son, et le trobar est le « travail » qu’il effectue dans la création au service de la Créature dans la perfection de sa semblance divine. Et il peut bien maudire ou coquettiser, gémir ou flagorner, son point de fuite, sa cible est toujours dans le mille, le milieu du cœur de l’Être, ou ce qu’il nous est donné d’en voir à travers les yeux de l’Aimée.

 

 Retour à notre Bernart et ce qui fonde notre amitié : la mesura, oui, la mesure. A ne pas prendre comme une ration restrictive et une garantie frileuse contre les excès mais comme « la finesse de l’amour » (autre et même fin’amor), celle qui discerne les temps et les moments, et tente de coïncider avec le souffle de l’aimée, les rythmes du cosmos, les scansions du vers, les inspirations et expirations de l’esprit à travers la chair. La poésie se fait, se joue, se chante et se reçoit dans un beau con-sentir qui a nombre et proportion : la grâce d’une danse. La mesura…

 

( Source - « Amis de Bernard de Ventadour » / Luc de Goustine)

Qui est Bernard de Ventadour ?

Bernard est loin ; et ceux qui prétendent le connaître puisent à des sources dont la fragilité fait sourire : des nuées d’hypothèses à base d’allusions supposées dans ses œuvres, trois versions de biographie romancée et de commentaires du XIIIe siècle, et surtout, une légende moderne tissée de lieux communs post-romantiques – style troubadour médiéval Second Empire - et d’images d’Épinal le présentant comme le parangon des amants de cour…

 

Mais cette légende est étrangement forte : tandis que Bernard n’est plus qu’un joli nom, une silhouette, et que la langue dans laquelle il chanta fait figure d’idiome vestigiel, son personnage garde à travers les siècles une telle présence dans l’imaginaire que des rues, des centres culturels, des collèges et lycées lui sont encore et à nouveau dédiés. Et cette renommée que l’on dit « populaire », cet amalgame de clichés sentimentaux, historiques et intellectuels a beau paraître niais à l’historien des lettres comme à l’artiste, musicien ou poète, elle a sur eux (sur nous) le bienfait paradoxal de narguer l’intelligence et de stimuler une recherche qui, depuis un siècle, va bon train. Reprenons-en ici schématiquement les termes.

 

Les données biographiques littéraires de Bernard de Ventadour

A défaut de sources historiques directes, car Bernart de Ventadorn ne figure sur aucun document d’époque jusqu’ici disponible, il fallait se référer à ses œuvres de poète. Encore devaient-elles être accessibles au chercheur… Or à part un ou deux extraits reproduits à l’âge classique, ses cansons sont restées quasi inconnues jusqu’à l’édition qu’en donna en 1916 à Halle le romaniste allemand Carl Appel. Cette « édition de guerre » à l’émouvante préface sentait sans doute la poudre puisqu’elle ne fut reprise et traduite en français qu’en 1966 chez Klincksieck par Moshé Lazar, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem pour redevenir presque aussitôt introuvable. A cette édition tenta de succéder localement en 1974 la version personnelle et passionnée qu’en donna à compte d’auteur notre voisin ventadorien, le chanoine Léon Billet. Et il fallut finalement que nous-mêmes, scandalisés par cette longue carence culturelle, rééditions d’une part en 1989, l’Introduction d’Appel, d’autre part les Chansons d’amour dans l’édition complète de Lazar en 2001.

 

Dès qu’un premier accès à l’œuvre fut frayé aux lettrés du XXe siècle, ils ne cessèrent de lui appliquer les règles d’une analyse littéraire qui, particulièrement dans la tradition de l’« explication de textes » à la française, a une imperturbable ambition interprétative : on croirait volontiers que rien ne nous échappera des circonstances et des événement qu’a vécu l’auteur. Si l’on scrute les personnages qu’il évoque ou qui l’inspirent, les lieux et les moments qui président à la naissance de son œuvre, tout de lui serait lisible par le simple déchiffrement des notations et des images, qui seraient autant d’allusions cachées à des expériences personnelles. Rien ne serait inscrit dans l’œuvre qui n’ait été par lui auparavant éprouvé. Il serait donc aisé, et indispensable au lecteur, d’opérer, dans une opération inverse, la remontée du créé au vécu.

 

L’application de cette stratégie à Bernart de Ventadour par Carl Appel permet certes de confirmer deux ou trois évidences : son haut degré d’instruction – il sait lire et écrire, connaît des auteurs latins et, vraisemblablement, a étudié le droit ; elle confirme son implantation à Ventadour, sa relation au seigneur Ebles, maître en trobar, et son passage ultérieur en Angleterre sous le « roi anglais ». Mais elle ne permet d’identifier ni les dames aimées, ni les dédicataires des cansons sous leurs pseudonymes ou senhals ; et la répartition des cansons par séquences - ventadoriennes, anglaises, etc. - n’est guère convaincante, si ce n’est pour planter les bornes de l’univers auquel il s’adresse - Angleterre, Auvergne, Beaucaire, Narbonne, Vienne, Toulouse... tandis que d’autres dédicaces mènent en Dauphiné, en Dordogne ou en Isère. Même le nom d’Aliénor est absent, au point qu’on en est réduit à le conjecturer sous le splendide senhal d’Azimant - mon aimant - l’azimuth par qui mon cœur est aimanté... Moshé Lazar conclue à l’échec de la méthode et va jusqu’à confesser « notre totale ignorance quant à la vie de Bernart de Ventadorn, ses origines, son destin et sa fin ».

Nous dirons plutôt quant à nous « notre docte ignorance ». En effet, grâce à ces quelques indices littéraires, reliés aux « biographies » que nous lègue la tradition, et d’autre part au contexte historique du XIIe siècle, un parcours prend forme, qui offre bien des intérêts.

 

( Source - « Amis de Bernard de Ventadour » / Luc de Goustine)

 

 

 

Les vidas et leurs sources

Ces courtes biographies de Bernard nommées vidas, furent compilées en marge des chansonniers confectionnés en Italie du Nord au moment où tarissait la veine troubadouresque. Celle de Bernard nous est parvenue en trois versions consultables dans l’Introduction d’Appel, dont voici la première :

 

Bernart de Ventedorn si fo de Limozin, del castel de Ventedorn. Hom fo de paubra generation, fills d'un sirven qu'era forniers, q'escaudava lo forn per cozer lo pan del castel de Ventedorn.

E venc bels hom e adreitz, e saup ben trobar e cantar, et era cortes et enseignatz. E.l vescoms de Ventedorn, lo sieus seigner, s'abellic mout de lui e de son trobar e de son chantar, e fetz li grand'honor. . E.l vescoms de Ventedorn si avia moiller bella e gaia e joven e gentil; et abellic se d'en Bernart e de las soas chanssos, et enamoret se de lui et el de lieis, si q'el fetz sos vers e sas chanssos d'elle, de l'amor q'el avia ad ella, e de la valor de la dompna.

Mout duret lonc temps lor amors anz qu.l vescoms, maritz de la dompna, ni las gens s'en aperceubessen. E qan lo vescoms s'en fo aperceubutz, en estraigniet en Bernart de si, e pois fetz la moiller serrar e gardar. Adoncs fetz la dompna dar comjat a'n Bernat, e fetz li dir qe.is partis e.is loignes d'aquella encontrada.

Et el s'en partic et anet s'en a la duqessa de Normandia, q'era joves e de gran valor, e s'entendia mout en pretz et en honor et els benditz de sa lauzor.

E plazion li fort li vers e las chanssos d'en Bernart, don ella lo receup e l'onret e l'acuillic e.l fetz mout grans plazers. Lonc temps estet en la cort de la duqessa, et enamoret se d'ella, e la dompna s'enamoret de lui, don en Bernartz en fetz maintas bonas chanssos.

Mas lo reis d'Eglaterra la pres per moiller, e la trais de Normandia e menet la.n en Englaterra; e'n Bernartyz remas adoncs de sai tristz e dolens.

E partic se de Normandia e venc s'en al bon comte Raimon de Toloza, et estet ab lui en sa cort entro qe.l comte mori. E qan lo coms fo mortz, en Bernartz abandonet lo mon e.l trobar e.l chantar e.l solatz del segle e pois se rendet a l'orden de Dalon; e lai el fenic.

E tot so qu'eu vos ai dich de lui, si me comtet e.m dis lo vescoms n'Ebles de Ventedorn, que fo fills de la vescomtessa q'en Bernartz amet tant.

(…)

 

"Bernart de Ventadorn était du Limousin, du château de Ventadour. Il était d'humble origine, fils d'un serviteur qui était boulanger, qui chauffait le four à cuire le pain du château de Ventadour.

Il devint bel homme, adroit, il savait bien "trouver" et chanter, il était bien élevé et instruit. ses compositions, son chant et lui-même plaisaient beaucoup au vicomte de Ventadour, son seigneur: il lui fit grand honneur. Le vicomte de Ventadour avait une épouse belle, gaie, jeune, noble; Bernart et ses chansons lui plaisaient; elle s'éprit de lui, et lui d'elle; aussi fit-il ses vers et ses chansons sur elle, sur l'amour qu'il avait pour elle et sur le mérite de la dame.

Leur amour dura longtemps avant que le vicomte, époux de la dame, et les gens s'en aperçoivent. Et quand le vicomte s'en fut aperçu, il éloigna Bernart de lui, et puis fit enfermer et garder sa femme. La dame fit alors donner congé à Bernart, et lui fit dire de s'en aller de cette contrée.
Et il partit, et s'en alla auprès de la duchesse de Normandie, qui était jeune et de grande valeur, et s'intéressait beaucoup au mérite, à l'honneur, et aux louanges qu'on lui faisait.

Les vers et les chansons de Bernart lui plaisaient beaucoup; elle le reçut, l'honora, l'accueillit, et lui fit de nombreux plaisirs. Il resta longtemps à la cour de la duchesse, et s'éprit d'elle; la dame s'éprit de lui, et Bernart en fit beaucoup de bonnes chansons.

Mais le roi Henri d'Angleterre la prit pour épouse, l'emmena de Normandie en Angleterre; Bernart resta donc ici, triste et malheureux.

Il partit de Normandie et alla auprès du bon comte Raimon de Toulouse; il resta avec lui à sa cour jusqu'à la mort du comte. Et quand le comte fut mort, Bernart se retira du monde et abandonna le trobar, le chant et la joie du siècle. Puis il se rendit à l'ordre de Dalon, et là, il mourut.

Et tout ce que je vous ai dit de lui, me le raconta le vicomte Eble, qui était le fils de la vicomtesse que Bernart aima tant. Humble origine ventadorienne, belle éducation au trobar sous la tutelle seigneuriale, cour amoureuse faite à la vicomtesse, bannissement du poète qui va poursuivre son oeuvre auprès de la « duchesse de Normandie » jusqu’à ses noces et son départ avec le roi d’Angleterre, puis retraite chez Raimon de Toulouse et, à la mort de celui-ci, entrée au monastère de Dalon… "

 

Le même schéma narratif est reproduit dans les trois versions, tandis que la dernière y ajoute une razon, expliquant par une fable la naissance la Lauzeta, la chanson le plus célèbre de Bernard,. On voit s’épanouir ici pour la première fois en littérature le thème du « jeune homme pauvre » ennobli, sinon anobli, par l’amour de grandes dames – le « vers de terre amoureux d’une étoile » cher à nos romantiques – finalement broyé par le destin des puissants. Et le troubadour Uc de Saint-Circ, qui signe la vida, prétend l’authentifier par le fait qu’il aurait recueilli le témoignage d’un fils de la vicomtesse de Ventadour « que Bernart aima ».

Or Uc est bien trop jeune pour cela et ce qu’il n’avoue pas, c’est qu’il a puisé ce qu’il transmet, au moins quant à la naissance de Bernard, à une source beaucoup moins documentaire que poétique : la satire de Peire d’Alvernhe.

 

Le contexte historique

Le reste du contexte historique et culturel en Limousin permet de dessiner des contours vraisemblables à l’enfance du jeune homme qui n’aura pas manqué de vivre à partir des années 1125 toutes les épisodes attachées à Ventadour : la fameuse visite-surprise du comte de Poitiers, Guillaume IX, peu avant sa mort, rapportée par Geoffroy de Vigeois, la prise et la captivité d’Adhémar de Limoges en attendant le paiement de sa rançon, les études de Bernart – trivium et quadrivium – du « moustier » de Ventadour au cloître studieux de Saint-Martin de Limoges où s’apprend également la musique et le chant. Enfin les préparatifs de la seconde Croisade où s’engageront les Ebles père et fils, l’un ramenant de l’autre le cœur, tandis que les divisions du couple royal de France ont ébranlé la confiance des barons… La documentation sur tous ce points est si nourrie que l’on pourrait aisément broder su cette toile un roman. Certains l’ont osé.

Le plus conjectural demeure le mode d’initiation au trobar pratiqué par le maître cantador, Ebles II, envers son élève, puis – car les choses sont liées inextricablement - l’intrigue qui préside aux amours du poète et sous-tendra sa création. C’est ici qu’intervient une méthode que chacun doit s’inventer pour lui-même : une approche poétique et musicale de l’expérience poétique courtoise.

 

( Source - « Amis de Bernard de Ventadour » / Luc de Goustine)

De cette histoire rien ou presque ne peut être vrai, sinon que Bernard était d'humble naissance. Encore n'est-ce pas son témoignage, mais celui de Peire d'Auvergne qui permet de l'affirmer : les plaisanteries de son siventès n'ont de sens et de sel que si elles reposent sur un fond de vérité. Pour le reste, erreurs et invraisemblances étaient relevées depuis longtemps.


Si Bernard a aimé une vicomtesse de Ventadour, ce ne pourrait être que Marguerite de Turenne, première épouse d'Eble III, mort en 1170. Mais Uc de Saint-Circ prétend tenir l'histoire du vicomte de Ventadour, fils de cette vicomtesse. Or Ebles IV était le fils de la seconde femme d'Eble III, Azalaïs de Montpellier, épousée en 1150, trop tard sans doute pour que Bernard puisse lui devoir son éducation poétique et sentimentale. Car si la vida dit vrai en lui prêtant un séjour en Normandie auprès d'Aliénor d'Aquitaine, il faut probablement placer ce séjour entre 1152 et 1154. Et puis, à supposer qu'il soit vraiment l'auteur de cette vida, Uc de Saint-Circ, né à l'extrême fin du XIIème siècle, a-t-il pu rencontrer Eble IV, né peu après 1150 ? S'il a connu un vicomte de Ventadour, ce serait plutôt son fils Eble V.

 

Et pourquoi le séjour normand doit-il être daté de 1152-1154 ? Parce que, pendant ces deux années, Aliénor a en effet séjourné en Normandie. Mais c'est par son mariage avec le roi d'Angleterre, duc de Normandie, qu'elle est devenue duchesse de Normandie. La vida se trompe donc en affirmant qu'elle en était auparavant duchesse et qu'elle a dû quitter la Normandie à la suite de son mariage avec Henri II.


Un seul point est assuré : Bernard a été en relation avec Aliénor d'Aquitaine et lui a adressé des chansons, sans que rien permette de dire à coup sûr qu'il en a été épris, et il a séjourné en Angleterre auprès du roi Henri II Plantagenêt. La fin de la chanson Lancan vei per mei la landa ("quand je vois parmi le lande") le confirme. De l'nchaînement des deux tornadas, il semble ressortir que Bernard est en Angleterre auprès d'Henri II, roi d'Angleterre et duc de Normandie, qu'il espère obtenir du roi le congé de retournéer avant l'hiver sur le continent, où se trouve celle qu'il aime, mais que s'il n'était pas pressé de la revoir, il passerait volntiers Noël avec le roi. Il est vrai que la seconde tornada est absente des deux manuscrits sur sept. Si elle est cependant authentique, la chanson a été composée une année où le roi a passé Noël en Angleterre. Cela ne s'est produit, dit Carl Appel que treize fois au crous de son long règne. Il hésite à placer la chanson en 1155, en 1157 ou entre 1163 et 1165, mais se décide pour la première de ces dates. Cela voudrait dire qu'au milieu du siècle Bernard de Ventadour avait terminé ses années d'apprentissage et jouissait déjà d'une certaine célébrité.

 

Sensible et raisonneuse à la fois, la poésie de Bernard de Ventadour concentre en elle tout ce qui à nos yeux fait à la fois la séduction et les limites de l'art des troubadours, qui, s'il ne cesse de nous émerveiller, ne cesse aussi de nous décevoir.

 

La gloire de la chanson de l'alouette n'est pas usurpée. Sa première strophe est admirable. La voici dans son intégralité :

 

Can vei la lauzeta mover            "Quand je vois l'alouette agiter
De joi sas alas contra’l rai,           De joie ses ailes face au rayon de soleil,
Que s’oblid’ e’s laissa chazer       Puis s'oublier elle-même et se laisser tomber
Per la doussor c’al cor li vai,        A cause de la douceur qui lui vient au coeur,
Ai! Tan grans enveya m’en ve      Hélas, quelle envie me vient
De cui qu’eu veya jauzion!           De quiconque je vois jouissant !
Meravilhas ai, car desse               Je m'étonne qu'à l'instant
Lo cor de dezirer no’m fon
          Mon coeur ne fonde de désir."

 

L'accumulation des éléments habituels de l'incipit printanier y est remplacée par cette image épurée, unique de l'alouette à contre-jour, dans un rayon de soleil. A peine une image (on voit mal à contre-jour, et l'alouette est si petite - un point face au soleil), mais plutôt une sorte de représentation presque abstraite du mouvement.
Et quel mouvement ! Ce geste suicidaire, se laisse tomber par "l'oubli de soi-même", qui évoque  immédiatement pour le poète la petite mort de la jouissance amoureuse, où la raison s'abolit (c'est ce que saint Thomas d'Aquin reprochera à l'orgasme, même atteint dans des circonstances légitimes), et fait naître en lui une sorte de "jalousie sexuelle" de tous ceux qu'il voit jouissant de leur amour.

 


(Source - Michel ZINK "Les troubadours, une histoire poétique")

la dousa votz - Bernart de ventadorn

Bernart de Ventadorn: Can vei la lauzeta

Can vei la lauzeta mover
De joi sas alas contral rai,
Que s'oblid' e.s laissa chazer
Per la doussor c'al cor li vai,
Ai tan grans enveya m'en ve
De cui qu'eu veya jauzion,
Meravilhas ai, car desse
Lo cor de dezirer no.m fon.

Ai, las tan cuidava saber
D'amor, e tan petit en sai,
Car eu d'amar no.m posc tener
Celeis don ja pro non aurai.
Tout m'a mo cor, e tout m'a me,
E se mezeis e tot lo mon!
E can se.m tolc, no.m laisset re
Mas dezirer e cor volon .

Anc non agui de me poder
Ni no fui meus de l'or' en sai
Que.m laisset en sos olhs vezer
En un miralh que mout me plai.
Miralhs, pus me mirei en te,
M'an mort li sospir de preon,
C'aissi.m perdei com perdet se
Lo bels Narcisus en la fon.

De las domnas me dezesper!
Ja mais en lor no.m fiarai!
C'aissi com las solh chaptener,
Enaissi las deschaptenrai.
Pois vei c'una pro no m'en te
Vas leis que.m destrui e.m cofon,
Totas las dopt' e las mescre,
Car be sai c'atretals se son.

D'aisso's fa be femna parer
Ma domna, per qu'e.lh o retrai ,
Car no vol so c'om deu voler,
E so c'om li deveda, fai.
Chazutz sui en mala merce,
Et ai be faih co.l fols en pon!
E no sai per que m'esdeve,
Mas car trop puyei contra mon.

Merces es perduda, per ver,
Et eu non o saubi anc mai,
Car cilh qui plus en degr'aver,
No.n a ges, et on la querrai
A can mal sembla, qui la ve,
Qued aquest chaitiu deziron
Que ja ses leis non aura be,
Laisse morrir, que no l.aon

Pus ab midons no.m pot valer
Precs ni merces ni.l dreihz qu'eu ai,
Ni a leis no ven a plazer
Qu'eu l'am, ja mais no.lh o dirai.
Aissi.m part de leis e.m recre!
Mort m'a, e per mort li respon ,
E vau m'en, pus ilh no.m rete,
Chaitius, en issilh, no sai on.

Tristans, ges no.n auretz de me,
Qu'eu m'en vau, chaitius, no sai on.
De chantar me gic e.m recre,
E de joi e d'amor m'escon .

 

Quand je vois l'alouette mouvoir

De joie ses ailes face au soleil,

Que s'oublie et se laisse choir

Par la douceur qu'au cœur lui va,

Las ! si grand envie me vient

De tous ceux dont je vois la joie,

Et c'est merveille qu'à l'instant

Le cœur de désir ne me fonde.

 

Hélas! tant en croyais savoir

En amour, et si peu en sais.

Car j'aime sans y rien pouvoir

Celle dont jamais rien n'aurai.

Elle a tout mon cœur, et m'a tout,

Et moi-même, et le monde entier,

Et ces vols ne m'ont rien laissé ;

Que désir et cœur assoiffé.

 

Or ne sais plus me gouverner

Et ne puis plus m'appartenir

Car ne me laisse en ses yeux voir

En ce miroir qui tant me plaît.

Miroir, pour m'être miré en toi,

Suis mort à force de soupirs,

Et perdu comme perdu s'est

Le beau Narcisse en la fontaine.

 

Des dames, je me désespère ;

Jamais plus ne m'y fierai,

Autant d'elles j'avais d'estime

Autant je les mépriserai.

Pas une ne vient me secourir

Près de celle qui me détruit,

Car bien sais que sont toutes ainsi.

Avec moi elle agit en femme

 

Ma dame, c'est ce que lui reproche,

Ne veut ce que vouloir devrait

Et ce qu'on lui défend, le fait.

Tombé suis en male merci

Car ai fait le fou sur le pont

Et si celà m'est advenu

C'est qu'ai voulu monter trop haut…

Et puisqu'auprès d'elle ne valent

 

Prière, merci ni droit que j'ai,

Puisque ne lui vient à plaisir

Que l'aime, plus ne lui dirai ;

Aussi je pars d'elle et d'amour ;

Ma mort elle veut, et je meurs,

Et m'en vais car ne me retient,

Dolent, en exil, ne sais où.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tristan, plus rien n'aurez de moi,

Je m'en vais, dolent, ne sais où ;

De chanter cesse et me retire,

De joie et d'amour me dérobe

Bernard de Ventadour - Estat ai

Estat ai com om esperdutz
Per amor un lonc estatge,
Mas era.m sui reconogutz
Qu'eu avia faih folatge!
C'a totz era de salvatge ,
Car m'era de chan recrezutz !
Et on eu plus estera mutz,
Mais feira de mon damnatge.

A tal domna m'era rendutz
C'anc no.m amet de coratge,
E sui m'en tart aperceubutz,
Que trop ai faih lonc badatge.
Oi mais segrai son uzatge :
De cui que.m volha, serai drutz ,
E trametrai per tot salutz
Et aurai mais cor volatge.

Truans volh esser per s'amor,
E cove c'ab leis aprenda!
Pero no vei domneyador
Que menhs de me s'i entenda.
Mas bel m'es c'ab leis contenda,
C'autra n'am, plus bel' e melhor,
Que.m val e m'ayud' e.m socor
E.m fai de s'amor esmenda.

Aquesta m'a faih tan d'onor,
Que platz li c'a merce.m prenda!
E prec la del seu amador
Que.l be que.m fara, no.m venda
Ni.m fassa far lonj' atenda ,
Que lonc termini.m fai paor,
Car no vei malvatz donador
C'ab lonc respeih no.s defenda .

Ma domna fo al comensar
Franch'e de bela companha!
E per so la dei mais lauzar
Que si.m fos fer' et estranha !
Dreihz es que domna s'afranha
Vas celui qui a cor d'amar.
Qui trop fai son amic preyar,
Dreihz es c'amics li sofranha.

Domna, pensem del enjanar
Lauzengers, cui Deus contranha,
Que tan com om lor pot emblar
De joi, aitan s'en gazanha.
E que ja us no s'en planha
Loncs tems pot nostr' amors durar,
Sol can locs er, volham parlar,
E can locs non er, remanha.

Deu lau encara sai chantar,
Mal grat n'aya na Dous-Esgar
E cil a cui s'acompanha .

Fis-Jois, ges no.us posc oblidar,
Ans vos am e.us volh e.us tenh char,
Car m'etz de bela companha .