Ange-reliquaire de Saint-Sulpice-Les-Feuilles

(Musée de Beaux-Arts de Limoges)

Cette pièce exceptionnelle de l'Oeuvre de Limoges est le résultat du montage de trois parties distinctes : une figure d'ange coulée à la cire du début du XIIe siècle, un socle rectangulaire monté sur quatre pieds centrés, peut-être contemporain, et un cylindre reliquaire de cristal, probablement ajouté au XIIIe siècle.


Les ailes éployées présentent un remarquable travail d'émail. La partie supérieure est traitée à l'imitation de petites écailles de couleur verte, noire, turquoise et bleu de cobalt profond alternées. Elle est séparée du bas de l'aile par une bande horizontale où, sur fond noir, apparaissent de petits cercles rouges cloisonnés. Les plumes de l'extrémité inférieure comportent la même palette enrichie d'une teinte ivoire.

 

Cette statuette est fixée à son socle par deux rivets venant s'accrocher à une partie métallique verticale solidaire de la base.
Mentionné dans les inventaires de Grandmont dès 1496, il fut attribué à la paroisse de Saint-Sulpice-Les-Feuilles en 1790, lors de la dispersion du trésor après la suppression de l'Ordre.


Il convient de noter que cette oeuvre unique de l'art aquitano-hispanique et de l'émaillerie limousine fut l'objet de répliques modernes dont trois furent signalées par Marie-Madeleine Gauthier, à Chicago, Madrid et Bruxelles (cette dernière ayant disparu depuis 1972), et dont le musée du Louvre possède également un exemplaire dans ses collections.

 

(Source - Emaux Limousins du Moyen Age / Images du Patrimoine)

 

L'attribution de l'oeuvre au Limousin n'a guère été contestée depuis les publications de E. Molinier 1886 et L. Guilbert 1888, mais il faut néanmoins reconnaître à l'oeuvre toute sa singularité. La statuette est, en effet, exceptionnelle à la fois par la profonde originalité de sa conception et par la qualité de sa réalisation. Elle frappe tout d'abord par la rigidité et la stricte frontalité de la pose, rares dans l'art roman de l'Ouest, par la complexité graphique des drapés, traités avec une rigueur parfaitement maîtrisée, et par la présence étonnante du visage aux grands yeux triangulaires, aux pommettes saillantes et à la petite bouche pincée.

 

Certains de ces caractères sont fréquents dans l'art de l'Ouest et du centre de la France. Dans ce milieu, c'est toutefois parmi les enluminures du Sacramentaire de Saint-Etienne de Limoges (vers 1100) et des manuscrits qui en dérivent que se rencontrent les parallèles les plus convaincants, telle la figure de Ruth au folio 82 qui offre aussi certains traits communs dans la définition du visage, principalement le long nez mince et droit, et la petite bouche aux lèvres pincées.

 

La très grande rigidité de la silhouette, la précision calligraphique, très décorative mais totalement irréaliste, du dessin des drapés et des mains, et l'étrange beauté du visage aux grands yeux animés d'une perle d'émail sont cependant uniques. Certains bronzes originaires de l'Ouest de la France, généralement datés plutôt du milieu du XIIème siècle, pourraient peut être en être rapprochés. l'ange ne semble pas avoir été obtenu par fonte, mais découpé puis façonné dans un lingot de cuivre, avant d'être gravé et ciselé avec une très grande dextérité.

 

Les parallèles avec la peinture et la sculpture des années 110-1140, la force plastique, l'étonnante "personnalité" de la figure permettent de la placer aux côtés desplus grands chefs-d'oeuvres de l'art roman aquitain avant le milieu du XIIème siècle.

 

Cet ange, dont on ne sait s'il a appartenu dès sa création à Grandmont, est ainsi à la fois contemporain des débuts de l'ordre et la plus ancienne oeuvre conservée provenant de son trésor.
 

 

(Source - L'Oeuvre de Limoges / Musée du Louvre)

 

Seul l'inventaire de 1666 fait clairement mention des trois parties distinctes et désigne les reliques contenues dans le petit vase de cristal : "Un ange en bosse, de cuivre doré, émaillé, porté sur un pied carré et qui a sur sa tête un petit cristal garni de cuivre doré, sur lequel est ce billet "de sancto Juniano" (de saint Junien) et dans lequel nous avons trouvé un os du doigt, plié de quelque drap violet avec cet écriteau "sancti Juniani confessoris" (de saint Junien confesseur)". En mai 1790 c'est une relique de la Vraie Croix qui fut trouvée dans le reliquaire. Au XIXème siècle, plusieurs auteurs mentionnent une relique du doigt de saint Léonard.

 

Le montage qui permit d'utiliser la statuette comme reliquaire indépendant, eut sans doute lieu au XIIIème siècle : les frises de denticules évoquant sommairement les feuillages, présentes sur le pied et sur la monture du reliquaire de cristal, comme les cercles gravés au sommet de la monture du reliquaire sont fréquents dans l'orfèvrerie de cette époque et s'observent, par exemple sue la monture de cuivre doré de la burette de Milhaguet. Les pieds de l'ange sont solidaires d'une plaquette soudée sur le dessus du socle, fixation complétée, sans doute à une date tardive, par la tige placée à revers.


La destination primitive de la statuette d'ange est l'un des problèmes difficiles posés par cette oeuvre. Il ne s'agit, en effet, ni d'une figure d'applique ni d'une véritable ronde-bosse. La statuette, très mince, présente un revers lisse et légèrement concave, tandis que les ailes portent un décor gravé reprenant les motifs de celui de l'avers. L'hypothèse la plus convaincante paraît donc celle qui suggère d'y voir une figure d'angle, accostée au pied d'une croix ou d'un reliquaire. L'iconographie pourrait confirmer cette hypothèse, puiqu'il est possible que cet ange porteur d'un livre soit le symbole de l'évangéliste Matthieu.
 

 

(Source - L'Oeuvre de Limoges / Musée du Louvre)