Tropaire de Saint-Martial

Parmi les manuscrits remaniés au scriptorium de l'abbaye de Saint-Martial (faisant suite au concile de 1031 qui reconnaît l'apostolicité de saint Martial) se trouve un tropaire du XIème siècle dont le tonaire est célèbre pour ses enluminures : ses danseurs, danseuses et musiciens ont été reproduits maintes fois, et sont les plus anciennes représentations de jongleurs. Le dessin à la plume est très simple et délimite seulement les volumes.

 

A retrouver sur le site de la BNF Gallica pour vos recherches.

Un tropaire est un recueil de tropes liturgiques notés. Les tropaires médiévaux peuvent contenir aussi d'autres pièces musicales comme des proses, et d'autres pièces du missel ou de l'antiphonaire.

 

La peinture rouge, jaune, vert et bleu soutenu est posée en larges aplats. Malgré les incorrections et les fautes de proportion, les mouvements des personnages sont rendus avec force. Ces silhouettes de couleurs très vives, qui se découpent sur le parchemin, ont retenu depuis longtemps l'attention des historiens de l'art qui y ont vu un exemple de l'enluminure limousine. Mais ces enluminures tranchent dans la production limousine, dont le dessin fouillé, les couleurs légères et claires ont été signalés.

 

Le style de ces enluminures est voisin de celui de l'Apocalypse de Saint-Sever ou des manuscrits toulousains. Or le manuscrit contient des tropes à saint Martial où le statut des confesseurs a été gratté, et des tropes aux saints Martin, Saturnin et Orens, patrons de la ville d'Auch.

 

Son origine paraît donc bien être voisine de Toulouse puisque son décor et son texte concordent pour désigner cette région. Ce manuscrit a dû entrer tôt dans le scriptorium de l'abbaye de Limoges.

 

(Source - "La Décoration des manuscrits à Saint-Martial de Limoges et en Limousin" / GABORIT - CHOPIN)

 

Comme son nom l’indique, ce Tropaire-Prosaire à l'usage d'Auch se présente sous la forme d’un recueil de chants liturgiques notés sous la forme de tropes, auxquels viennent s’ajouter un ensemble d’autres pièces liturgiques : proses, séquences et antiennes de la Messe et de l’Office qui sont regroupées selon les huit-tons du plain-chant (d’où le nom de tonaire qui est donné à ce dernier élément).

 

Les peintures illustrant le tonaire présentent une série de huit figures  des divers modes de la musique grégorienne : avec le roi David jouant du crouth (f. 104), un trompettiste (f. 105v), un joueur soufflant dans un instrument à vent (f. 106v), deux joueurs de chalumeau (f. 107v), un chanteur (f. 109), un joueur de harpe (f. 110), un sonneur de cor tenant un psaltérion (f. 111), enfin deux joueurs de chalumeau double (f. 112v). La neuvième et dernière image représente, quant à elle, une musicienne jouant des clochettes tout en dansant, au-dessus d’un Alleluia noté.

 

Retrouvez ces illustrations et leurs instruments de musiques et leurs descriptions.

 

Ce manuscrit provient de l'Abbaye Saint-Martial de Limoges (avant 1029) ; Bibliothèque royale (1730). La présence dans ce manuscrit de tropes en l’honneur de saint Orens et de saint Saturnin, ainsi que la mention « tolosanica » ont permis à Jacques Chailley de l’attribuer à la région d’Auch ; très rapidement ensuite, ce manuscrit est parvenu à Saint-Martial de Limoges, où sa présence est attestée dès 1027-1028, avant qu’Adémar de Chabannes n’y transcrive sur l’avant-dernier feuillet deux de ses compositions, des pièces de chant pour la procession de Montjovis qui figurent dans son office de saint Martial. D’autres additions sur ce même feuillet et le suivant (ff. 248v-249) de la main de Bernard Itier, bibliothécaire et chroniqueur de Saint-Martial (1163-1225), constituent une preuve supplémentaire de son usage dans ce haut lieu de la musique médiévale qu’était "l'Ecole de Saint-Martial de Limoges".

 

(Source - BNF Gallica Département des Manuscrits)

Entre le XIème et XIIème siècle, saint Martial n'est représenté avec certitude que deux fois sur des enluminures réalisée à l'abbaye Saint-Martial  de Limoges. La première de ces oeuvres orne le Tropaire-prosier ci-dessus. L'iconographie est ici originale. Saint Martial est représenté maîtrisant deux paons symétriques qui, de leur bec, lui pincent les épaules. Le saint porte une auréole, ses cheveux sont courts et bouclés. Il est vêtu d'une tunique qui lui serre les bras et le torse, et dont la jupe courte s'évase en de nombreux plis. Il porte également un pantalon collant et des bottines pointues. Danielle Gaborit-Chopin, qui a étudié les ouvrages enluminés de Saint-Martial, classe cette oeuvre dans le style aquitain. Ce style né à Limoges dans les premières décennies du XIème siècle, connaît un grand succèe dans toute l'Aquitaine jusqu'au début du XIIème siècle.

 

Ici cependant, l'auteur s'en détache assez nettement pour introduire des thème iconographiques d'origines arabe ou orientale. Ainsi, saint Martial apparaît en "maître des animaux" des mythologies d'Asie mineure, tandis que sa tenue pouvait correspondre à un costume oriental, comme pour introduire une référence à ses origines palestiniennes et, par conséquent, à son rapport privilégié au Christ. Démarche d'autant plus probable que le manuscrit a été composé en deux fois, la seconde correspondant à des grattages et additions réalisés entre 1029 et 1031. L'une de ces corrections vise d'ailleurs à étayer laa thèse de l'apostolicité : sur la seconde ligne manuscrite, le mot apostolus est écrit sur un texte antérieur, peut-être par Adémar de Chabannes lui-même. L'aspect oriental de Martial ici, souligne donc à nouveau son caractère apostolique.

 

(Source - Les saints limousins / JC  Masmonteil)

Ce Tropaire est un exemple du renouveau dans la production des manuscrits de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges. Quittant les influences du Nord et les Carolingiens, l'art Aquitain vient de surgir avec sa propre littérature. En Limousin, les souvenirs carolingiens s'effacent donc et la France septentrionale se peuple d'artistes comme dans le midi. Dans le premier tiers du XIème siècle Saint-Martial se tourne vers l'Orient méditerranéen directement sans passer par la Germanie.

 

Si les modèles changent l'esprit, demeure à l'exemple de ces deux paons à aigrettes que brandit saint Martial, traditionnels au même titre  que le paon de saint Thomas, mais en tête d'une prose en son honneur, et signe d'une force qui convenait au patron dont on poursuivait alors énergiquement l'apostolicité. Ce geste de saint Martial étranglant les oiseaux imite celui de Gilgamesh assyrien qui étouffe des lions, repris par des tissus d'Orient importés en France : là est son origine, nul doute que le trésor de l'abbaye, comme ceux d'autres communautés, ait possédé des étoffes de ce genre.

 

(Source - Le Limousin roman / Editions Zodiaque)

 
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